Le stage APSES Santé et solidarité a eu lieu les 27 et 28 janvier 2022 à la Maison des Associations de Solidarité à Paris. Ce stage de formation à destination des enseignant.e.s de SES, adhérent.e.s ou non à l’APSES, est organisé en partenariat avec J. Couppey Soubeyran (CES- Université Paris 1 Panthéon Sorbonne), dans le cadre du programme « Renforeco ». Yoann Verger (Académie d’Orléans-Tours) a accepté de nous en faire un compte-rendu que voici. Merci à lui !
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Le médicament est-il une marchandise comme les autres ?

9h 15, accueil café-thé-viennoiseries, premières rencontres avec les collègues venus de toute la France, puis on s’installe dans la (très) grande salle de la Maison des associations de solidarité.

La première conférence est de Nathalie Coutinet, qui travaille sur l’économie politique de la santé (de la macroéconomie, donc, pas de la microéconomie).
Coutinet
Elle nous demande si la santé est un bien public, un service collectif, un bien tutélaire, un bien privé ou un bien public mondial. La question est dure, surtout d’aussi bon matin, on se creuse les méninges. Pas de chance, tout est faux, la santé est un bien commun. Elle enchaine en parlant des communs sociaux décrits par Benjamin Coriat, qui assurent la vie humaine et doivent faire l’objet d’une gouvernance commune, dont la santé fait partie. Mais alors, quel accès à la santé, et quelle gouvernance ? Si l’accès doit être universel, doit-on abandonner la tarification à l’acte ? Si la gouvernance passe par une démocratie sanitaire, doit-on abandonner l’Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie (ONDAM) ?
On arrive à la pause la tête pleine de questions… et on les oublie vite pour parler boulot-boulot avec les collègues, un mini-pain au chocolat dans les mains.

 11h15, ça reprend, on a 2 sociologues, le président de l’association française de sociologie Cédric Lomba et Jérôme Greffion. On voit que ce sont des sociologues, ils ont des carnets d’observation dans les mains.
Greffion Lomba
Cela démarre encore avec une question, le médicament est-il une marchandise comme les autres ? Pas vraiment. D’une part, Cédric Lomba nous explique que le secteur pharmaceutique est extrêmement régulé, ce qui permet aux entreprises du secteur de faire beaucoup de profit, que ce soient les fabricants, les grossistes ou les pharmaciens. Un chiffre choc : la marge brute sur un médicament remboursé par la Sécurité Sociale, c’est environ 65% du prix. Le fabricant prend 40%, le pharmacien 20% et le grossiste 5%. L’utilisation du discours “le médicament est un produit spécial” a ainsi permis à ces entreprises de gagner beaucoup d’argent avec la bénédiction de l’Etat. Deuxièmement, c’est un secteur profitable car Jérôme Greffion nous explique que les fabricants ont une réelle capacité d’influence sur les médecins afin que ces derniers prescrivent leurs médicaments. Cela passe par les “visiteuses médicales”, auprès desquelles il a enquêté, représentantes de commerce “haut de gamme” qui présentent les nouveaux produits aux médecins dans leurs cabinets. Chiffre choc encore : en 2000, 40% du personnel de Sanofi sont des visiteuses médicales ; ce qui fait dire à Jérôme Greffion qu’au fond, le cœur du métier des fabricants, ce n’est pas la fabrication, c’est le marketing…

Tout ceci donne faim, on attaque donc joyeusement le buffet libanais dressé pour la pause de midi, les desserts partent très vite.
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La fraude des pauvres est une pauvre fraude

L’après-midi studieux reprend, avec Philippe Batifoulier, économiste travaillant avec Nathalie Coutinet.
Batifoulier
Il parle en aphorismes : “c’est parce que les dépenses de santé sont élevées qu’il y a du vieillissement” ;”plus on a besoin de soins, moins on est couvert” ; “la fraude des pauvres est une pauvre fraude” ; “avec la Covid, on s’est aperçu que l’homme est mortel”. C’est percutant et on apprend la différence entre espace complémentaire et espace supplémentaire, que 4 millions de personnes n’ont pas assez de revenus pour se payer une complémentaire santé, que les inégalités en termes d’accès au soin augmentent… Philippe Batifoulier pourfend la théorie économique standard de l’aléa moral appliquée au remboursement des soins de santé. Ex ante, ce sont ceux qui sont les moins assurés qui font le moins de prévention. Ex post, oui, les gens assurés sont mieux soignés, mais est-ce mal ? Non. Mais la théorie économique cherche pourtant à dire que si, c’est mal, notamment en se basant sur une grande enquête de la Rand Corporation en 1974, “démontrant” que le ticket modérateur optimal serait de 25%. Pourtant, seuls les malades ont besoin d’une assurance, augmenter son prix conduit donc uniquement à du renoncement au soin, et non à une baisse des soins de loisirs…

Notons qu’après chaque intervenant.e, il y a un échange intéressant avec la salle qui permet d’éclaircir les choses et d’en découvrir d’autres. Un autre café, et ça repart déjà avec la sociologue Muriel Darmon.
Darmon
L’ex-présidente de l’association française de sociologie vient nous parler des inégalités face à l’AVC. Sa présentation est un vibrant plaidoyer pour les approches qualitatives en sciences sociales. Armée de son carnet d’observation et d’un stylo, elle a passé un an dans un centre de rééducation après AVC, pour comprendre pourquoi les femmes et les classes populaires en sortaient moins bien rééduquées que les hommes et les classes aisées. Impossible de le comprendre d’après les études quantitatives, il faut plonger dedans pour voir la rééducation en temps réel et comprendre les mécanismes de fabrication des inégalités. Conclusion : les femmes ont moins d’ambition et on a moins d’ambition pour elles ; réapprendre à conduire est une option que l’on ne coche pas forcément si l’on est une femme. Et les classes populaires souffrent d’un manque d’affinité avec la culture scolaire : or cette dernière est en fait très présente dans la rééducation post-AVC. Pour conduire, on réapprend d’abord en faisant des exercices avec une feuille et un stylo ! Sans parler des énoncés de sujets qui se révèlent parfois être des tests de culture dominante plutôt que des tests d’aptitude intellectuelle à comprendre un texte (qu’est-ce qui est absurde dans la phrase “M. et Mme Martin ont la surprise de vous faire part des fiançailles de leur fille Patricia” ? potentiellement toute la phrase, si on vient de milieu populaire…).

C’était passionnant. Dernier temps de la journée, un échange en visio-conférence avec le réalisateur du documentaire Douce France, Geoffrey Couanon, resté à Montpellier pour cause de maladie.
Couanon
Le soir même, les plus motivé.e.s ont pu sortir au cinéma pour voir ce documentaire, très touchant, sur l’éveil politique de jeunes lycéens de banlieue parisienne.

Les épreuves sont repoussées !

On se relève tôt le lendemain, pour des croissants et du café et la découverte de certain.e.s collègues empêché.e.s de venir la veille.
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Et on commence avec Anne Gervais et Frédéric Pierru, respectivement médecin à l’hôpital et socio-politiste.
Pierru Gervais bis
C’est Anne Gervais qui commence, elle nous parle des difficultés de l’hôpital public. Le passage au 35h s’est fait sans embauche de personnel. Récemment, sur les 10 dernières années, il y a eu 15% d’activité en plus, mais une augmentation du personnel de 2% seulement. Résultat : les conditions de travail se détériorent et les patients ne peuvent pas être suivis correctement. Les objectifs de la direction sont dictés par des impératifs de rentabilité, ce qui engendre des directives absurdes : “on a fait 400 tuberculoses l’année dernière, c’est rentable, faites-en 450 cette année”. Le nombre de lits pour une infirmière augmente : à l’APHP, il y a une infirmière pour 12 lits, ailleurs en France c’est une pour 14… Les infirmières s’en vont, les services d’urgence ferment faute de médecins… C’est pour cela que des médecins comme Anne Gervais se mobilisent pour alerter sur cette dégradation.

Frédéric Pierru enfonce le clou : les “budgétaires” ont pris le pouvoir sur les “sociaux” au sein de l’Etat, ils sont en position de force par rapport aux acteurs de l’hôpital depuis 30 ans, et particulièrement depuis 2010. Il relie également cette dégradation aux conflits avec la médecine de ville, pas assez régulée selon lui, car trop chère et mal répartie sur le territoire. Les syndicats de médecins libéraux sont en effet position de force lors des négociations avec la Sécu, qui n’ose pas les contraindre à diminuer les dépassements d’honoraires ou à supprimer la libre installation. C’est l’hôpital qui devient alors la seule variable d’ajustement quand il faut diminuer les dépenses.

Ce n’est pas la fête et le temps militant après la pause ne nous rassure pas plus.
Temps militant
On discute des effets de la réforme, des pertes de postes, des augmentations du nombre d’élèves par professeur. Le bac en mars inquiète tout le monde, les rumeurs sur les annonces prochaines de Blanquer ne sont pas bonnes… On dit bravo aux courageux lyonnais qui ont occupé leur lycée le temps d’une “nuit du dernier chapitre”. Heureusement, les sourires reviennent vite, c’est l’heure du repas. En plus, il y a encore du dessert.

L’après-midi commence encore mieux, car ça y est, Jean-Michel Blanquer a parlé sur BFM, et les épreuves de spécialité prévues en mars sont repoussées ! Les vivas éclatent dans la salle, tout le monde applaudit et se congratule. On y a été un peu pour quelque chose, on est content que la mobilisation ait porté ses fruits !

On continue avec la présentation par Constance Monnier de l’Observatoire des Inégalités et Anna Dreuil, une collègue, du Monopoly des inégalités fabriqué par ledit Observatoire.
Obs inég
Il permet de customiser le plateau traditionnel du Monopoly afin de rendre la partie révélatrice des inégalités qui traversent la société française aujourd’hui, et de démarrer des discussions avec les élèves sur les possibilités de les combattre. Le kit jeu + guide pédagogique jouable à 35 élèves est à 150 euros, mais attention, il faut ramener des boites contenant le vrai Monopoly en plus (7 boites si on a 35 élèves). Une activité pédagogique innovante en perspective !

Construire une vision du monde qui puisse servir à réparer les injustices

Un café plus tard, et ça repart.
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La présentation suivante sur l’hésitation vaccinale est de Jeremy Ward, sociologue, qui nous fait un vibrant plaidoyer pour les analyse quantitatives en sciences sociales.
J Ward
La présentation est passionnante, montrant que si seuls 2% de la population française sont contre le principe même de la vaccination, l’hésitation vaccinale sur au moins un vaccin concerne 60% de la population. C’est donc un phénomène normal au sens statistique du terme, et l’hésitation ne signifie pas que l’on ne va pas aller se faire vacciner quand même, ou faire vacciner ses enfants. Ensuite, pour savoir pourquoi certains font le pas et d’autres restent farouchement décidés à ne pas se faire vacciner, les analyses qualitatives deviennent nécessaires… Les deux approches sont donc bien complémentaires !

Rassurés sur ce point épistémologique, on peut reprendre un dernier café et se demander ensemble comment nos élèves vont appréhender le report des épreuves de mars.

Les deux dernières présentations sont conformes à la tradition. Un économiste, Pierre-Yves Geoffard, nous présente, en visio-conférence malheureusement, les chiffres importants du financement de la santé sur power-point.
Geoffard
On y voit que la France a des dépenses de santé qui s’avèrent efficaces en termes d’années d’espérance de vie par euro dépensé, contrairement aux USA, par exemple. Que la santé, c’est 200 milliards par an, soit 3 100 euros par personne et 9% du PIB. Que c’est financé à 77% par l’assurance maladie et à 13% par les complémentaires. Que le taux de non recours pour l’aide à la complémentaire santé est de 40%…

Un sociologue, enfin, Pascal Marichalar, sort son carnet d’observation pour nous raconter son enquête au long cours auprès des verriers de Givors.
marichalar
Ces derniers, victimes de conditions de travail qui les déciment passée la cinquantaine, décident de monter un collectif et de rechercher les preuves que leur employeur ne les avait pas suffisamment protégés des dangers des poussières et des vapeurs toxiques liées à la fabrication. Problème : leur employeur a revendu la verrerie à une entreprise américaine, qui prend la décision de la fermer peu après. Vers qui se tourner pour faire un procès ? L’enquête de Pascal retrace l’enquête d’épidémiologie populaire que ces ouvriers et leurs familles ont menée, afin de produire un récit scientifique des évènements qui pourra au besoin être versé au procès.

Construire une vision du monde qui puisse servir à réparer les injustices, c’est donc sur cette note d’engagement et d’espoir que ça se termine. C’était bien, vivement l’année prochaine !

Nota bene: Les supports de présentation des différent.e.s intervenant.e.s sont disponibles ici:2022 APSES- présentation J Ward APSES 2022- présentation N Coutinet APSES LOMBA GREFFION v finale Batifoulier présentation APSES 2022 VF biblio_APSES_MARICHALAR F PIERRU- présentation APSES PPT intervention PYG-APSES-28012022 Présentation Boite à Outils et Monopoly des inégalités_Obsineg

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