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Les inégalités de genre dans le monde rural au cœur d’un ciné-débat

Vendredi, après la projection du documentaire La Ferme des Bertrand , Yaëlle Amsellem-Mainguy a animé un ciné-débat. La sociologue a partagé ses observations, à la suite de son enquête menée sur des jeunes femmes de classes populaires âgées entre 15 et 25 ans.

Le Dauphiné Libéré – 03 févr. 2026 à 21:34 – Temps de lecture : 3 min

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La sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy, au ciné Lumière, a pu échanger avec le public.  Photo Le DL/Romain Marcel

 

Yaëlle Amsellem-Mainguy, sociologue à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), enseignante à l’école normale supérieure et autrice du livre Les Filles du coin , était au cinéma Lumière de Romans, ce vendredi 30 janvier. Elle était accompagnée de Régis Roussillon, professeur de sciences économiques et sociales au lycée du Dauphiné. Avant un échange avec le public, le film La Ferme des Bertrand , du réalisateur Gilles Perret, a été projeté. Il retrace la vie d’une ferme sur 50 ans.

 

Un rapport au travail très éloigné

La sociologue a travaillé sur les jeunes femmes de classes populaires âgées entre 15 et 25 ans, qui restent dans le milieu rural.

« Dans le monde rural, il n’y a pas de travail et les emplois féminins sont essentiellement dans l’accompagnement et l’aide à la personne, indique Yaëlle Amsellem-Mainguy. Dès qu’on cherche un emploi, la solidarité féminine est mise à mal et la concurrence se fait entre des filles qui sont copines depuis qu’elles sont nées. » Et, selon elle, contrairement à ce qu’on entend, les jeunes dans les milieux ruraux « veulent travailler et souhaitent stabiliser leur vie professionnelle, économique et personnelle ».

 

« Les espaces ruraux sont d’abord habités par des ouvriers »

Elle note que « les espaces ruraux sont d’abord habités par des ouvriers ». « Le milieu rural, ce n’est pas d’abord les paysans. Et il y a peu de filles agricultrices. » La place des femmes est d’abord celle de « petite copine de » ou « conjointe de ».

Selon Yaëlle Amsellem-Mainguy, ce qui manque à ces jeunes filles, ce sont « des services publics, une boulangerie, un gynécologue ou encore un lieu pour refaire sa carte d’identité ou passer son permis de conduire ». Elle a fait référence à une expression bretonne qui dit que les filles sont des berniques accrochées à leur rocher. « C’est un stéréotype. Quand elles sont plus grandes, elles vont s’installer dans le village du copain. Ce sont elles qui coupent avec leur réseau, et non leur copain. »

 

Les mondes du sport et de l’école ont été évoqués. Sur le permis de conduire, la sociologue a pointé une autre inégalité de genre : les garçons ont une voiture avant même de passer leur permis. « Ils vont hériter de la voiture de la tante, du grand-père. La fille, elle, doit l’acheter. »

Peut-être parce que les élections municipales approchent, la sociologue a pointé du doigt une partie des maires et élus qui, lors des fêtes de villages et dans leurs discours, remercient « les hommes pour le brasero et les stands ». « Les filles avec leur famille et voisines, qui préparent la nourriture et les boissons, ne sont pas remerciées car elles font leur “job de femmes”. C’est une extension du travail domestique. Ce discours n’est plus possible. »

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————————-Communiqué de Presse 01/02/2026———————- ( également en PJ)

Communiqué de Presse de l’ APSES Grenoble,  1 février 2026.

 

« Des espaces de sociabilité et des services publics pour la jeunesse ! »

 

C’est ce que demandent les « Filles du coin » ainsi que les jeunes à qui cette enquête est présentée. La sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy de l’INJEP a partagé samedi 31 janvier le résultat de son travail d’enquête sur la place des jeunes, et en particulier des filles dans la ruralité. Enseignante à l’Ecole Normale Supérieure Paris Saclay, elle a su capter l’attention de la centaine de personnes venues l’écouter à Valherbasse, dans la Drôme des collines.

 

Les travaux Yaëlle Amsellem-Mainguy sur les milieux ruraux éclairent ceux de Nicolas Renahy (« Les gars du coin ») et de Benoît Coquard (« Ceux qui restent ») sur la sociologie des ruralités, en centrant  l’observation sur  l’autre moitié de la population, les jeunes filles. Ainsi, la sociologue montre que la vie en milieu rural expose plus particulièrement les filles, déjà frappées par les inégalités de genre, à des contextes plus défavorables que les garçons : l’accès à l’emploi, aux services publics, aux études, à la santé, y est rendu plus difficile par la rareté ou l’inexistence de transports en commun réguliers et nombreux. De plus, en zone rurale, les filles ont moins souvent le permis de conduire ou un moyen de transport à elles que les garçons, ce qui les rend plus dépendantes des autres, parents, petit·es ami·es et ami.es. Cela renforce le contrôle social sur elles, freinant l’accès à une véritable égalité face à la vie. Par exemple, alors que les garçons passent plus tôt leur permis et que les familles ont souvent pensé à garder une vieille voiture pour leurs garçons, les filles sont contraintes dans leurs déplacements pour aller chercher un stage, un emploi, ou simplement aller au cinéma ou dans le bourg plus proche.

La question du contrôle social se retrouve plus particulièrement du côté de la sexualité des filles, à travers les difficultés d’accès à la contraception du lendemain en toute confidentialité: « Tout le monde se connaît » et il est plus délicat de garder le secret de son intimité lorsque ses parents fréquentent le pharmacien ou que lorsqu’une voiture est restée garée trop longtemps en bas de chez elles. L’interconnaissance peut entraver le secret médical.

Les travaux sociologiques sur le genre montrent combien les espaces publics sont majoritairement occupés et pensés pour les garçons, les filles étant contraintes souvent de se retrouver dans des espaces privés, ce qui réduit leur possibilités de rencontres. Elles développent bien sûr des stratégies  pour retrouver des espaces de liberté, mais des actions publiques pourraient et sont parfois déjà mises en œuvre : installer des bancs, rendre aux politiques publiques les moyens et la volonté d’accompagner la jeunesse à travers des espaces encadrés par des personnels stabilisés par des contrats de travail durables au sein de l’éducation populaire, faire confiance aux jeunes pour leur confier des espaces publics comme des salles pour se rencontrer, leur donner un rôle dans la mise en œuvre de projets, faire savoir aux jeunes femmes que leur suivi médical peut s’effectuer auprès de sages-femmes, souvent plus accessibles et disponibles que les gynécologues,  voici les priorités qui ressortent des pistes qui émergent du terrain et des points évoqués par le jeunes lors des présentations des résultats de l’enquête : construire avec les jeunes passe par la constitution d’une relation de confiance forte. Cela est d’autant plus important pour les filles dont une grande partie du travail est invisibilisée, que ce soit dans le cadre domestique ou dans les associations. La division sociale du travail domestique étant genrée, beaucoup d’événements associatifs, y compris dans des univers masculins comme dans la vie d’un club de foot, n’auraient simplement pas lieu si les filles ne fournissaient pas ce travail invisible si rarement remercié.

L’Apses (Association des professeurs de Sciences Economiques et Sociales), la BIB d’4 (Bibliothèque de Valherbasse)  et ses bénévoles, la maison de quartier Saint Nicolas (MQSN) à Romans avec ses Casquettes Bleues (des bénévoles qui décident de réapprendre à tous et à toutes à s’écouter dans des débats), le collectif Mobilisons l’Intelligence Collective à Romans (MICRo) ont organisé cet événement avec le soutien de l’association Coudes à Coudes. Les coorganisateurs  se sont réjouis que tant de personnes se soient déplacées pour cette rencontre. Cela montre encore une fois que le regard des chercheurs·ses  en sciences sociales est là pour éclairer tous les citoyennes et citoyens sur les contextes qu’ils vivent. Qu’il n’est pas besoin d’être un spécialiste pour se saisir de leurs éclairages, si indispensables à la formation des citoyens : pour comprendre des bribes de vie, des choix subis, pour dévoiler des contraintes et ne pas se contenter de raccourcis, il faut, comme le disait le sociologue Émile Durkheim, considérer les faits sociaux comme des choses et se débarrasser des prénotions, ces préjugés qui empêchent de se poser les questions qui dérangent et conduisent à des raccourcis. Les rencontres sociologiques organisées avec les lycéennes, les lycéens et les citoyennes et citoyen du bassin de Romans depuis deux ans montrent combien les difficultés rencontrées par les jeunes des villes et des campagnes se ressemblent. En effet, partout en France, lorsque les politiques publiques n’accompagnent pas les jeunes pour les aider à grandir et s’émanciper, elles les livrent à la rue : or, la réduction des services publics frappe très lourdement les campagnes et les quartiers et fragilise les populations. Ainsi, au fil du livre, la sociologue de la ruralité montre de façon paradoxale qu’il n’y a pas une ruralité mais des ruralités : les inégalités de classes, de genre frappent indifféremment les jeunes de classes populaires, où qu’ils habitent. De plus, des ressemblances considérables existent entre les jeunes qui vivent en milieu rural et dans les quartiers  des zones urbaines, même si les contextes et les difficultés y sont bien-sûr différents. Il est urgent d’accompagner nos jeunesses par des politiques qui les émancipent avec des personnels disposant de contrats d’emploi stables afin que leur travail social puisse s’inscrire sur le long terme :

Éduquer les jeunes, ce n’est pas les dresser, comme l’on dresse et réprime un  animal domestique, c’est les accompagner à jouer un rôle et enfin donner une place à toutes et à tous. C’est  leur transmettre les valeurs démocratiques, leur apprendre à écouter celles et ceux avec qui l’on n’est pas d’accord et réapprendre le débat démocratique, comme le proposent les « Casquettes Bleues ».

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