Paris, le 11 juin 2019

Monsieur le Directeur général de l’enseignement scolaire, Madame la Présidente du Conseil supérieur des programmes, Messieurs les co-pilotes du groupe d’élaboration des projets de programmes de sciences économiques et sociales,

L’APSES a pris connaissance du projet de programme de sciences économiques et sociales pour la classe de terminale publié par le CSP ce jeudi. Nous vous adressons d’ores et déjà un certain nombre d’observations générales provisoires, accompagnées d’une analyse plus détaillée du projet, incluant des propositions d’amendements.

1. Un programme non faisable dans les temps impartis

Lors de l’audience du 22 mars dernier au CSP, nous avions remarqué que le temps effectif d’enseignement ne permettrait pas de traiter convenablement le projet de programme qui nous avait été présenté, alors prévu pour 26-27 semaines théoriques de cours.

Dans le meilleur des cas – compte tenu des périodes consacrées aux examens du contrôle continu, à la formation des enseignants, aux sorties scolaires, etc. – seules deux semaines (12 heures) pourraient être consacrées à un chapitre, évaluations et corrections incluses. Compte-tenu de la somme des savoirs inclus dans chaque chapitre du projet de programme, ce temps nous paraît nettement insuffisant à une appropriation suffisante des connaissances et de leurs enjeux par les élèves, ainsi qu’au nécessaire temps de préparation méthodologique en vue de l’acquisition des savoir-faire ou de la préparation des épreuves finales du baccalauréat, notamment de la dissertation (sans même parler de la préparation au Grand Oral).

A fortiori, nous nous inquiétons des informations récentes venant des rencontres entre les organisations syndicales et la DGESCO. Si les épreuves finales des épreuves de spécialité devaient avoir lieu avant les vacances de printemps, ce calendrier obérerait complètement la formation des élèves, en limitant l’apport des SES à deux trimestres effectifs. Dans ce cadre, l’éventuel choix d’une liste limitative de chapitres évaluables au baccalauréat, modifiable chaque année, constituerait un non-sens pédagogique.

Une formation réelle des élèves en SES ne pourra être entreprise qu’à condition que soient adoptés des allégements substantiels.

2. Davantage de thèmes soulevant des enjeux de société

Nous notons positivement que l’ensemble des 12 chapitres proposés aborde des enjeux de société susceptibles de susciter l’intérêt des élèves. En particulier, nous saluons l’introduction d’un chapitre dédié à l’étude des crises financières, celle d’un chapitre pluridisciplinaire dédié à l’environnement, ainsi que la réintroduction de la thématique de l’organisation du travail. Plusieurs chapitres apportent des améliorations par rapport au programme actuellement en vigueur.

3. Un cloisonnement disciplinaire toujours néfaste

Le maintien d’une approche disciplinaire du programme (Science économique/sociologie et science politique/regards croisés), pourtant massivement rejetée par la profession, continue cependant de poser problème. Adopter une approche “par objet” aurait permis, contrairement à ce que propose ce projet, de se faire succéder, par exemple,:

  • au sein d’un thème “croissance et environnement” le chapitre “quels sont les sources et les défis de la croissance?” et “quelle action publique pour l’environnement?”.

  • au sein d’un thème “Travail, emploi et chômage”, le chapitre “comment lutter contre le chômage” et “quelles mutations du travail et de l’emploi”, aujourd’hui artificiellement séparés.

  • au sein d’un thème “inégalités et justice sociale”, les chapitres “Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ?” et “comment est structurée la société française actuelle ?”. Car comment sinon s’interroger sur la structure sociale alors même que n’auront été étudiés ni l’évolution des inégalités économiques, ni le caractère cumulatif des inégalités économiques et sociales, ni les instruments de mesure des inégalités économiques ?

4. Une trop faible interrogation du monde économique et social

Dans de nombreux chapitres, tout se passe comme si l’invocation en préambule d’une « neutralité axiologique » interdisait de s’interroger sur le sens du monde tel qu’il existe, aboutissant à oublier des questions essentielles :

  • Le chapitre sur les « sources et défis » de la croissance ne demande même pas s’il faut poursuivre la croissance ou quel type de croissance rechercher.

  • Le chapitre sur le développement du commerce international ne mentionne qu’un seul effet négatif : le creusement des inégalités au sein des pays. Ainsi, il occulte son impact sur la nature et le vivant, sur les normes sociales et environnementales, sur la concurrence fiscale et l’évasion fiscale, etc.

  • Le chapitre sur l’Union européenne détaille les politiques monétaires et budgétaires, mais ne mentionne pas l’absence d’harmonisation fiscale et sociale.

  • le chapitre sur les sources du chômage accorde une large place aux problèmes d’appariements et d’asymétries d’informations comme source de chômage structurel, mais ne consacre pas même une mention aux politiques de réduction du temps de travail.

  • Dans le chapitre sur l’école, affirmer d’emblée que l’école vise à favoriser l’égalité des chances semble renvoyer à la seule socialisation familiale les causes des inégalités scolaires, dédouanant à peu de frais l’institution scolaire. Le chapitre ne s’interroge pas sur ce que serait une école égalitaire.

  • Dans le chapitre sur l’engagement politique, l’individualisme et le calcul coûts/avantages semblent la seule explication de l’engagement des individus, occultant le fait que les individus peuvent s’engager pour des valeurs, pour transformer le monde, du fait de leurs socialisations successives.

5. Une insuffisante mise en perspective théorique et historique

On déplorera également une trop faible mise en perspective historique et théorique des questions traitées. A l’exception de Marx et Weber, aucun auteur n’est mentionné, aucun courant théorique non plus (toute référence à Keynes et aux néoclassiques disparaît par exemple), comme s’il n’était pas important que les élèves sachent que les concepts et théories en sciences sociales aient une histoire. Comme s’il fallait également leur masquer que des controverses existent encore sur les thèmes qu’ils étudient.

En général, les phénomènes étudiés sont ne sont pas mis en perspective historique. Le chapitre sur la croissance n’est pas même rattaché au développement du capitalisme, celui sur le commerce international à la libéralisation des échanges, etc.

6. Des titres de chapitres trop peu souvent problématisés

SI quelques titres de chapitres se distinguent par une problématisation pertinente, articulant questionnement scientifique et enjeu de société (“Comment lutter contre le chômage?”), c’est le cas de trop peu d’entre eux. Nous avons donc proposé un certain nombre de reformulations, souvent à l’aide de sujets-débats. L’une d’entre elles nous paraît particulièrement nécessaire car il ne nous paraît pas possible de maintenir la formulation “Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ?” dans la partie “regards croisés” du programme. Nous suggérons en l’espèce de la remplacer par “Inégalités et justice sociales sont-elles compatibles ?”.

7. Un recul de la dimension science politique

Enfin, l’APSES déplore le recul de la dimension science politique de ce projet de programme par rapport au programme de première, qui y consacrait deux chapitres.

L’APSES a dénoncé les conditions de la « consultation » pour les programmes de seconde et de première (ayant abouti au rejet des programmes par 50 voix contre et aucune pour lors de leur examen par le Conseil supérieur de l’éducation). Des programmes scolaires ne peuvent être véritablement mis en œuvre sans l’adhésion de celles et ceux qui seront chargé.e.s de leur mise en application quotidienne dans les classes. Nous espérons donc que, cette fois-ci, les voix qui s’exprimeront au sein de la profession seront entendues.

Téléchargez l’Analyse de l’APSES du projet de programme de terminale de SES.

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