• Salle de classe en lycée. (AFP)

Les nouveaux programmes de sciences économiques et sociales évacuent tout simplement les principales questions sociales, environnementales et sociologiques. Comment cet enseignement permettra-t-il de comprendre le monde contemporain, condition de la démocratie ?

Tribune. Sur une période d’une brièveté inégalée, du 10 octobre au 2 novembre, le Conseil supérieur des programmes (CSP) a révisé les programmes des 82 futurs parcours des classes de seconde et première. Pourquoi un temps de concertations aussi réduit ? Jean-Michel Blanquer fait l’éloge de «l’école de la confiance» mais sa pratique ordinaire est le passage en force. Les nombreux démissionnaires du CSP sont unanimes. Cette instance n’est plus le lieu de débats qu’elle devrait être entre les inspections générales, les associations de professeurs, les syndicats, des membres de la société civile, des experts.

La réforme des programmes de géographie et d’histoire ont déjà fait l’objet de contestations majeures. Des critiques tout aussi cardinales peuvent être adressées aux changements prévus dans les programmes de sciences économiques et sociales (SES). Une inflexion centrale est la montée de la microéconomie caractérisée par une forte simplification des processus économiques. Corrélativement, sont délaissées les analyses macro-économiques consacrées aux questions qui intéressent le plus les élèves : le chômage, les inégalités, la fiscalité, etc.

A titre d’exemple, dans l’actuel programme de seconde, après l’étude du marché économique, un chapitre facultatif aborde la question de la pollution, externalité négative de la croissance, que le marché économique n’intègre pas ou peu dans ses analyses. Ce chapitre a tout simplement été supprimé alors même qu’il sensibilise les élèves à un défi socio-économique majeur des sociétés contemporaines. Dans le nouveau programme de seconde, la question de la pollution est seulement mentionnée. L’enseignement des SES est focalisé sur une question dite «de base», éminemment discutable, qui serait le propre à l’économie «Qu’est-ce qu’une allocation efficace des ressources rares ?». Quid des crises économiques, du pouvoir dans l’entreprise, des coûts du réchauffement climatique, des inégalités hommes-femmes ?

Les thématiques sociologiques sont tout autant réduites. Les catégories socioprofessionnelles, étudiées actuellement en classe de première, ne sont plus étudiées à ce niveau alors même que celles-ci sont indispensables à la connaissance du social, qu’il s’agisse des pratiques culturelles, du risque de chômage, des orientations politiques, de l’espérance de vie, des différences de revenus et de patrimoine, etc.

Comment expliquer ces nouvelles orientations qui modifient de façon substantielle les programmes de SES ? Tout comme la géographie et l’histoire, les SES sont des disciplines qui ont pour objet de comprendre le monde contemporain, ses grands enjeux, les polémiques récurrentes. Les professeurs de SES assurent ces enseignements avec une préoccupation majeure : présenter la diversité des analyses théoriques. Dans les nouveaux programmes de seconde et première, la place centrale de la microéconomie au détriment de la macroéconomie, ainsi que la place secondaire ou nulle accordée aux groupes sociaux et aux catégories socioprofessionnelles montrent un glissement de type politique. Le terme «chômage», préoccupation légitime des élèves et réalité omniprésente dans les débats publics, a même disparu de ces projets de programmes !

Dans l’histoire des programmes de SES, la tentation idéologique est récurrente. En mars 2017, un rapport de l’Académie des sciences morales et politiques souhaitait un recentrage de l’enseignement des SES sur le «champ de la microéconomie, domaine où le savoir est le mieux fondé et où un large consensus est plus facile à réaliser qu’en macroéconomie». Une telle orientation est contraire à une démarche d’initiation scientifique qui ne peut s’élaborer en supprimant des pans entiers de l’analyse économique au prétexte d’un «large consensus» qui renvoie seulement à la théorie économique dominante dont les limites sont avérées. Présenter de façon préférentielle un seul courant de l’analyse économique revient à substituer un discours de vérité à la pluralité des analyses. Le pluralisme de la pensée n’est pas seulement une nécessité scientifique, elle est aussi une exigence démocratique.

Pour imposer les orientations des membres de l’Académie des sciences morales et politiques, le Conseil supérieur des programmes a supprimé le débat. L’instrumentalisation de la connaissance scientifique et le simulacre de concertation propres au CSP sont les deux faces de la même médaille. Une telle politique est menée au détriment de la formation des élèves et, in fine, de la vitalité de notre démocratie si sujette, déjà, aux populismes de tous bords.

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