La question des retraites se situe tout en haut de l’agenda médiatique depuis plusieurs mois, et le pays connaît depuis le 5 décembre 2019 un mouvement social contre la réforme des retraites, inédit par bien des aspects. Dans un tel contexte, les Sciences économiques et sociales (SES) devraient être en première ligne pour donner aux lycéen.ne.s, génération pleinement concernée par ce futur système de retraites, les clés de compréhension de ce débat public. Or, force est de constater que les contenus des nouveaux programmes, qui entrent en vigueur progressivement dans le cadre de la réforme du lycée, ne le permettent pas.

Une réduction de la place accordée aux enjeux de la protection sociale

Avant 2019, la question des retraites pouvait être abordée en classe de Première dans le chapitre « Comment l’État providence contribue-t-il à la cohésion sociale ? » ainsi qu’en Terminale (dans le chapitre « Comment les pouvoirs publics peuvent-ils contribuer à la justice sociale ? »). La protection sociale faisait également l’objet d’un chapitre complet de la spécialité Économie approfondie avec le chapitre « Quel est l’impact des variables économiques et démographiques sur le financement de la protection sociale ? », spécialité qui disparaît dans la réforme du lycée.
Dans les nouveaux programmes de SES, la question de la protection sociale est abordée en Première dans un chapitre intitulé : « Comment l’assurance et la protection sociale contribuent-elles à la gestion des risques dans les sociétés développées ? ». Elle figure également en Terminale dans le chapitre « Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ? », sans que cette problématique ne soit nécessairement reliée à la question des retraites.

En Terminale, à partir de la rentrée 2020, la disparition de la spécialité Économie approfondie et par là même du chapitre « Quel est l’impact des variables économiques et démographiques sur le financement de la protection sociale ? » n’a pas été compensée par la réintroduction de ces thèmes d’étude dans les nouveaux programmes. Dans ce chapitre, qui n’était pas exempt de défauts (absence des enjeux de justice sociale, des effets macro-économiques des choix en matière de régimes de retraite), les principes de base des régimes de retraite par capitalisation et par répartition étaient alors exposés. Les choix possibles en matière de ressources de ces régimes, de taux de remplacement, de durée de cotisation étaient également au programme, ainsi que les enjeux démographiques du financement des retraites. Ce n’est plus le cas désormais.

La protection sociale apparaît bien dans le programme de Terminale mais elle est évoquée dans un paragraphe dans lequel il est indiqué qu’elle « s’exerce sous contrainte de financement » sans que les différentes modalités de ce financement ne soient questionnées. Cet exemple montre bien que l’évolution de la place des SES suite à la réforme du lycée se fait au détriment de la formation intellectuelle et citoyenne des élèves.
En classe de Seconde, seul moment où les SES sont étudiées par tous les élèves de lycée, et alors que le programme affirme que les SES ont « pour ambition de contribuer à la formation civique des élèves par une meilleure connaissance et compréhension des grands enjeux économiques, sociaux et politiques », il ne fait nullement référence de près ou de loin au partage de la richesse, à un système de protection sociale et aux risques sociaux.

Un traitement biaisé des enjeux autour des retraites dans le nouveau programme de Première

Plus grave, le traitement des retraites dans le cadre du programme en Première apparaît à la fois tronqué et biaisé. Dans le chapitre sur la gestion des risques, la protection sociale est effectivement traitée, mais uniquement comme moyen de répondre à des risques, comme s’il s’agissait d’une simple technique d’assurance comme une autre. Ne sont pas questionnés le caractère juste et efficace des différents systèmes possibles (inégalités d’espérance de vie entre catégories sociales, de pensions entre hommes et femmes, etc.), ni les sources de financement de la protection sociale. La problématique des risques enferme le traitement de la protection sociale dans un questionnement pour le moins étroit, qui conduit à passer à côté des enjeux de justice sociale pourtant essentiels à la bonne compréhension du débat public actuel autour de la réforme.

L’insuffisance et les carences du traitement des retraites dans les nouveaux programmes constituent une nouvelle illustration de l’impact négatif de la réforme du lycée sur les Sciences économiques et sociales.

L’APSES rappelle l’urgence que soit constitué un comité de réécriture des programmes dans lequel les enseignant.e.s du secondaire seraient majoritaires, de manière à faire évoluer ceux-ci vers davantage de pluralisme scientifique, à remédier aux dérives technicistes des programmes actuels, et laisser la place à un traitement problématisé des questions économiques et sociales qui sont essentielles à la formation intellectuelle et citoyenne des lycéen.ne.s.

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