Lors des annonces du jeudi 22 avril sur la reprise des cours après le confinement, aucun aménagement des épreuves du baccalauréat, et notamment du Grand Oral, n’a été prévu. L’APSES dénonce cette absence de prise en compte de la situation sanitaire et des inégalités de préparation qu’elle a entraînées, pour une épreuve de Grand Oral qui aurait de toute façon posé problème même en l’absence de crise sanitaire. En effet, même si l’APSES est convaincue de l’importance de l’oral dans la formation des lycéen·ne·s, elle estime que ce « Grand Oral », tel qu’il est prévu à partir de juin 2021, est une machine à piéger les élèves et à accroître les inégalités sociales de réussite scolaire.

Pas de temps prévu pour préparer ce Grand Oral… Et encore moins, dans ce contexte sanitaire

Les candidat·e·s sont censé·e·s avoir travaillé pendant l’année les questions avec leurs professeur·e·s, mais aucun temps n’est prévu dans les grilles horaires du nouveau lycée pour cela. Les enseignant·e·s doivent donc préparer leurs élèves pendant les heures de cours, en dépit de programmes très lourds.
Au-delà de cette absence structurelle de moyens, de nombreux établissements ont mis en place des organisations hybrides de l’enseignement afin de faire face à la situation épidémique, ce qui entraîne de fortes inégalités de préparation entre les élèves, et ce depuis le mois de novembre. La semaine d’enseignement à distance décrétée par le Ministère avant les vacances de Printemps a par ailleurs mis en lumière de nombreuses difficultés matérielles, notamment au niveau de la disponibilité des outils institutionnels (classes CNED ou ENT). Enfin, la règle sanitaire « un cas de Covid, une classe fermée », ou l’isolement des élèves et professeurs détectés positifs, nécessaires sur le plan sanitaire, creuseront encore davantage les écarts de conditions de préparation à l’épreuve entre les territoires et les établissements.
Dans ces conditions, il est inenvisageable d’amener tous les élèves à maîtriser les techniques de l’oral et à acquérir l’autonomie que nécessite la préparation de l’épreuve. En effet, ces compétences sont par nature impossibles à travailler en dehors de la classe avec les enseignant·e·s. Cela reviendrait à faire reposer 10% du baccalauréat sur une épreuve à laquelle les élèves n’auront pas pu être préparé·e·s correctement.

Pas de véritable évaluation des connaissances

Le jury est censé « valoriser la solidité des connaissances du candidat », mais comment peut-il le faire puisqu’il n’y a pas obligation à avoir des professeur·e·s des deux spécialités choisies par l’élève ? Par ailleurs, comment les candidat·e·s pourront-ils et elles mettre en avant leurs connaissances et leurs capacités d’argumentation en seulement 5 minutes ? Quand ce ne sont pas les connaissances qui sont valorisées, cela laisse la place à l’évaluation de comportements, d’attitudes corporelles, d’aptitudes langagières qui sont répartis de manière très inégale selon les milieux sociaux. Nos élèves, qui étudient en SES les effets de la socialisation sur la réussite scolaire le savent bien, le Ministre ne peut l’ignorer !

Une épreuve socialement discriminante

En l’absence de véritables moyens pour préparer les élèves dans les lycées, cette épreuve sera très discriminante socialement, car la capacité à prendre la parole « de façon claire et convaincante » comme le demande le texte officiel est inégalement distribuée selon le milieu social. Cette aisance, cette maîtrise de l’oral, va de soi pour certain·e·s lycéen·ne·s, qui l’ont appris dans leurs familles dès le plus jeune âge, mais pour d’autres, elle ne peut qu’être acquise à l’Ecole à condition de lui en donner les moyens, ce qui n’est pas le cas dans ce nouveau lycée. Les élèves qui n’y parviendront pas seront sanctionné·e·s par le verdict scolaire.
Le troisième temps du Grand Oral, qui porte sur le projet d’orientation du candidat, est lui aussi scandaleusement discriminant : les candidat·e·s doivent parler de leurs « rencontres, engagements, stages, mobilité internationale », etc. Or, la capacité à trouver des stages est très dépendante du réseau social des parents, et donc de leur milieu professionnel et social, comme le montrent déjà très bien les stages de 3e. Quel·le·s élèves pourront valoriser les « stages à l’étranger » et présenter, dès la Terminale, des preuves de leur « mobilité internationale » ? Comment des critères d’évaluation aussi marqués socialement ont-ils pu être intégrés dans le texte sur le Grand Oral sans que personne au ministère ne s’en émeuve ? Comment évaluer équitablement la capacité à parler de son « projet d’orientation » ? Selon quels critères ? Face au flou des attendus, le risque est grand d’en venir à simplement évaluer le projet d’orientation lui-même, ce qui est une source évidente de biais. Le baccalauréat a-t-il vraiment vocation à rajouter de l’angoisse à celle liée au tri par Parcoursup ?

En l’état, ce « Grand oral » a tout d’un concours d’éloquence vide, pour lequel les élèves ne sont pas préparé·e·s, et les enseignant·e·s pas formé·e·s. Par conséquent, l’APSES demande :
• Pour juin 2021, la suspension du Grand Oral.
• Pour les sessions suivantes, une refonte de l’épreuve pour la rendre plus formatrice, émancipatrice, et juste. Pour cela, il faut :

– qu’un temps de préparation au Grand Oral soit accordé tout au long du cycle terminal, en plus des horaires attribués aux disciplines de spécialité (comme c’était le cas jusqu’à présent pour les Travaux Personnels Encadrés), avec des dédoublements afin de privilégier les travaux de groupe et les approches empiriques.
– une véritable formation des enseignant·e·s à la didactique de l’oral.
– que les critères et conditions d’évaluation de cette épreuve soient explicites, définis nationalement et ne soient pas socialement discriminants.
– la suppression des 5 minutes de questions sur le projet d’orientation.
– l’augmentation du temps consacré à la présentation du sujet.
– l’autorisation de notes ou d’un support de présentation préparé en amont par les élèves et permettant entre autres de présenter des infographies, données, citations, etc.
– que le jury soit obligatoirement composé d’enseignant·e·s des 2 enseignements de spécialité.

L’APSES rappelle aussi que tout changement des épreuves de baccalauréat devrait être précédé d’un bilan et d’une véritable concertation sur leur refonte, ce qui n’a pas été le cas dans la mise en place de cette réforme du baccalauréat et du lycée.

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