Rapport de l’IDIES (l’Institut pour le développement et l’information économique et sociale) sur les accords de commerce : le débat est-il à la hauteur des enjeux ?

Vous trouverez ci-dessous un extrait concernant spécifiquement l’enseignement de l’économie sur le sujet. Le rapport complet est à télécharger sur cette même page.

ACCORDS DE COMMERCE : LE DÉBAT EST-IL À LA HAUTEUR DES ENJEUX ?

2.2 – L’enseignement de l’économie est-il à la hauteur des enjeux ?

La majorité des économistes reconnaît que les bienfaits de l’ouverture commerciale ont été largement exagérés et que le mouvement de rejet des classes moyennes et populaires de pays développés aurait pu être empêché par un meilleur accompagnement des perdants. Pourtant, ces effets inégalitaires sont connus depuis l’entre-deux-guerres et sont représentés dans les modèles les plus élémentaires. Comment comprendre que l’enseignement de l’économie n’ait pas pu transmettre de telles nuances ?

Si le sujet mériterait une étude approfondie, nous avons jugé intéressant de poser la question à Jean-Marc Siroën, professeur d’économie internationale à l’université Paris-Dauphine, ainsi qu’à Tiphaine Colin, professeure de SES (sciences économiques et sociales) au lycée, pour recueillir leurs impressions. En ce qui concerne l’université, nous nous intéresserons surtout aux cours d’économie de licence, qui vise à donner des outils d’analyse économique à des étudiants qui, en majorité, poursuivront dans une autre filière.

2.2.1 – Un cadre d’analyse restreint

 Une limitation au concept d’avantage comparatif
Contrairement au sens commun, le commerce international est un thème qui, s’il fait partie du socle de

connaissances indispensable, occupe relativement peu les étudiants en licence d’économie et les lycéens. Jean-Marc Siroën explique que les universités ont généralement un seul professeur d’économie spécialisé sur ces questions, afin qu’il assure les cours de base. Cette tendance, si elle a toujours existé, s’aggrave : « C’est d’autant plus surprenant que la discipline a décliné avec la mondialisation. » À l’université, et au lycée dans une moindre mesure, les sujets commerciaux sont abordés à travers un prisme microéconomique, dans le cadre d’une réflexion plus générale sur la concurrence. En partant d’un cadre d’analyse conçu pour décrire le fonctionnement des marchés et de la notion d’avantage comparatif, les étudiants sont amenés à s’interroger sur les origines de la division internationale du travail ainsi que ses effets sur le revenu et la rémunération des facteurs de production. L’enseignement ne consiste pas tant en une défense inconditionnelle du « libre- échange » qu’en une critique du protectionnisme, à travers l’étude des effets de l’imposition de droits de douane ou de quotas sur l’offre et la demande. Il ressort tout de même de ces enseignements que l’intervention économique est généralement coûteuse et contre-productive. Ainsi, les approches plus macroéconomiques et historiques sur le lien entre commerce international et régimes de croissance, d’industrialisation et de développement, sont très rares avant le master et se rattachent souvent à des écoles de pensée plutôt hétérodoxes.

Si les nouveaux enjeux du commerce international, tels que la fragmentation des chaînes de valeur ou les NTCI, peuvent être traitées en ouverture, le contenu de la politique commerciale et des accords de commerce sont très peu abordés en tant que tels. Selon Jean-Marc Siroën, à l’université, « très franchement, on apprend très rarement aux étudiants ce qu’il y a dans un accord de commerce en partie parce que ceux-ci ont évolué très vite. On se borne à savoir étudier l’effet d’une baisse de droit de douane alors que ceux-ci sont généralement très bas et que ce n’est pas ce qui est en jeu ».

 Le contournement des aspects non-tarifaires
Les outils d’analyse enseignés, autant au lycée qu’à l’université, sont donc peu adaptés à l’analyse de la politique commerciale actuelle. De plus, le lien entre les théories du commerce international et des questionnements plus larges sur la mondialisation ainsi que la transition écologique et sociale n’est pas aisé, même si c’est l’ambition de beaucoup de professeurs et notamment des SES (sciences économiques et sociales) au lycée. Cette limite de l’enseignement au regard des enjeux actuels s’explique, comme souligné plus tôt, en partie par la relative rareté des spécialistes, des statistiques disponibles, et donc a fortiori des travaux universitaires sur des sujets comme la fragmentation des chaînes de valeur, les activités des transnationales et les ACNG. De plus, les accords commerciaux sont, selon Jean-Marc Siroën, dans « une sorte de trou noir intradisciplinaire et interdisciplinaire » lié à l’extension de l’agenda de négociation vers des réglementations touchant autant à des aspects sanitaires et environnementaux que sociaux et juridiques. On tente alors d’analyser ces accords à travers le cadre déjà existant : « On utilise alors souvent la notion de barrière non-tarifaire pour raisonner, ce qui désigne tout obstacle au commerce, donc les normes. Ce n’est pas un jugement de valeur et il est très difficile de savoir quel standard est justifiable ou non, c’est toute la complexité des négociations commerciales », ce qui permet d’analyser ces accords de la même manière qu’une baisse des droits de douane ou des coûts de transport, par exemple.

Ces simplifications, si elles peuvent se défendre dans le monde de la recherche, provoquent des confusions chez les étudiantes et étudiants. Les théories du commerce international ont été créées dans un contexte où le débat sur le degré de protection tarifaire acceptable, notamment pour les pays en développement, était très important, on pouvait alors opposer de manière schématique le « libre-échange » au « protectionnisme ». Mais cette vision binaire ne cadre pas vraiment avec la réalité, pour au moins deux raisons. D’abord parce que la libéralisation des échanges a été appliquée de manière sélective selon les secteurs d’activités. Pour la professeure de SES, « quitter cette opposition binaire entre libre-échange et protectionnisme est plus fidèle à la réalité et donne de la nuance : comme on le sait, les pays développés ont assez peu de droits de douane sur les produits manufacturés mais protègent beaucoup leur agriculture ». Et ensuite parce que, comme cela a été mentionné plus tôt, le contenu des accords a beaucoup évolué. L’utilisation de tels concepts dès le lycée est donc une importante source de confusion. Elle est rejointe par son collègue : « La qualification d’accords de libre-échange est totalement à côté de la plaque, même si c’est compréhensible vu la limitation de nos cadres d’analyse. »

2.2.2 – L’appauvrissement de l’enseignement en partie responsable de ses « trous noirs »

 Une pédagogie éloignée des problèmes économiques, sociaux et environnementaux
Il ressort des entretiens avec Tiphaine Colin et Jean-Marc Siroën que l’enseignement de l’économie vise avant tout à transmettre un certain mode de raisonnement plutôt que la compréhension de questions économiques et sociales. C’est d’autant plus prononcé à l’université qu’une grande partie des cours d’économie de licence consistent en l’apprentissage du maniement de modèles mathématiques par le biais d’exercices abstraits, difficilement applicables au monde réel40, une approche très critiquée par les étudiants eux-mêmes41. Si nos intervenants soulignent qu’une formation rigoureuse aux raisonnements économiques est importante, elle ne doit pas se faire sans la compréhension des problèmes économiques eux-mêmes, ce qui est selon Tiphaine Colin tout l’esprit des SES : « Nous accordons aussi beaucoup d’importance aux limites de ces théories. On pense là bien sûr à la question très classique des inégalités générées par le commerce, mais aussi aux questions moins souvent abordées de chômage ou d’abaissement des normes sanitaires et environnementales. » De même, pour Jean-Marc Siroën : « Je privilégie le raisonnement inductif au déductif, dominant dans l’enseignement de l’économie. Cela mène à une sous-estimation importante des aspects historiques, politiques et institutionnels du commerce, et ce que j’ai à apporter en tant que professeur n’est pas tant sur l’enseignement des théories, qui se fait un peu toujours de la même manière, mais sur des zones d’ombre comme les négociations internationales, les traités de libre-échange, l’OMC, l’idéologie derrière ces débats s’il y en a une, les instruments du protectionnisme, etc. »

Malgré l’ancienneté de la critique de l’enseignement de l’économie, qui a même fait l’objet de plusieurs rapports ministériels42, les approches proposant une vision plus large des questions commerciales sont menacées, en particulier au lycée : « Il y a un projet de séparation plus marquée entre sociologie et économie, qui fait du lycée l’antichambre de l’université, en particulier des enseignements de sciences économiques, plus théoriques, formalisés et que ne connaîtront qu’une faible proportion de mes élèves. » Pourtant, les débats sur l’enseignement des questions commerciales n’opposent pas tant sur le fond que sur la forme : « Dans le programme que nous [l’Apses] avons nous-mêmes proposé, les thèses sur le commerce ne changent pas mais l’approche est différente, nous pensons qu’il faudrait plus parler aux élèves de l’OMC, des effets sur l’emploi et la concurrence fiscale ou sociale du libre-échange, ou encore de la question des normes sanitaires et environnementales. »

La difficulté à enseigner les éléments essentiels de la politique commerciale actuelle, ses enjeux et son cadre institutionnel, explique que la question soit très difficile à aborder même pour un diplômé en économie : pour Jean-Marc Siroën, « s’intéresser à ses aspects institutionnels ou à la question des chaînes de valeur exige donc de sortir de tout ce qu’on a toujours appris à des économistes ». Ignorer ce qu’est précisément l’OMC, sa genèse et l’étendue de son rôle dans la régulation des échanges, empêche de donner toute son importance à la notion de multilatéralisme et aux rapports de force pouvant s’exprimer à travers le commerce. En effet, ces traités peuvent constituer,« lorsque ce sont des accords bilatéraux, l’institutionnalisation d’un rapport de force. L’outillage théorique et empirique de l’économiste n’est pour le moment pas vraiment adapté, et ce vide dans l’enseignement traduit un certain vide dans la recherche ». Un angle mort, confirmé par Christian Chavagneux : « Les économistes considèrent que tout thème traitant des relations de pouvoir ne relève pas de l’économie. »

 Un manque flagrant de pluralisme
Cette fermeture de la majorité de la discipline sur elle-même, qui va même jusqu’à être revendiquée, n’a

pourtant pas toujours existé. Lorsque Jean-Marc Siroën évoque sa propre formation, il considère que « l’enseignement était pluraliste à cette époque » et décrit un monde de la recherche foisonnant beaucoup moins divisé entre « orthodoxes » et « hétérodoxes », celles et ceux qui se démarquent de l’approche dominante. La cohabitation entre des écoles de pensée diverses, pour la plupart toujours très actives aujourd’hui bien que marginalisées comme le structuralisme, le post-keynésianisme, le régulationnisme, le marxisme et bien d’autres, ne menait pas à un enseignement relativiste et contradictoire : « Même les universitaires les plus critiques donnaient dans leurs manuels toute sa place à la notion d’avantage comparatif.». La formation en économie internationale était donc basée sur les mêmes concepts fondamentaux autour desquels s’articulent les débats. Par exemple, les marxistes partent d’une critique de la notion d’avantage comparatif pour introduire la notion de rapport d’exploitation entre pays, les structuralistes et régulationnistes soulignent les limites de la coordination par le marché pour recommander l’articulation de la politique commerciale à la politique industrielle. Ce dialogue entre écoles de pensée a ensuite quasiment disparu : « Il y a eu une fracture très nette et très rapide à partir des années 1980 et 1990, où le goût de la dispute entre écoles a été remplacé par des débats sur les meilleures méthodes d’estimation statistique, si je caricature un peu », et a été remplacé par une approche techniciste de la discipline.

Cette fermeture a ainsi des conséquences concrètes et explique en partie le désintérêt pour la profession de la question des inégalités, qui, pour Jean-Marc Siroën, « a toujours été évoquée puis mise de côté vu que les gains au commerce l’emportent sur les pertes, ce qui suffit à la plupart des économistes. Comme on le voit aujourd’hui, c’était une terrible erreur. Le problème n’était pas tant nié que commenté superficiellement en reprenant des opinions communes, notamment celles de Paul Krugman, ce qui montre que nous ne sommes pas à l’abri de l’idéologie ou des effets de mode ». En fait, « la faute des économistes est de s’être débarrassés de la question sociale en se disant « on verra bien comment on se répartit les gains de la mondialisation, rien n’empêchera de bien les distribuer, ce n’est pas notre travail, c’est celui des politiciens et de la société civile » ». L’enjeu des inégalités a donc été contourné intellectuellement, pour finir dans le « trou noir » évoqué plus haut, car le traitement de cette question ne peut être qu’économique : « Je pense qu’il y a une faute dans l’enseignement et un manque de pluridisciplinarité qui expliquent ces angles morts. L’économie n’est pas forcément la plus à même de parler des effets collatéraux de la mondialisation, et j’ai toujours été frappé de la coupure entre sociologues et économistes qui perdure depuis le XIXe siècle. » Un tel travail, véritable défi intellectuel et institutionnel pour des chercheurs, semble aujourd’hui indispensable pour sortir de positions idéologiques : « Quand j’ai travaillé sur l’influence des normes de travail sur le commerce international j’ai été quasiment seul à le faire ! Je me souviens m’être fait traiter de protectionniste et de la gêne que ces sujets peuvent susciter pour les économistes. »

Rapport_2019_Idies(1)

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