alterecoplus.fr, 7/9/2016

 

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Philippe Watrelot

Philippe Watrelot ancien Président du CRAP-Cahiers Pédagogiques

Les programmes de sciences économiques et sociales (SES) ont le triste privilège, partagé avec ceux d’histoire, d’être l’objet de polémiques récurrentes et de l’attention des médias et des politiques.

Nul doute qu’à l’occasion du baccalauréat, les sujets seront scrutés à la loupe. Il y a quelques années M. Gattaz s’était ému qu’un des sujets porte sur les conflits sociaux « facteur de cohésion sociale ». L’année d’après, c’était à l’extrême gauche qu’on s’indignait d’un sujet qui demandait à quels risques pouvaient s’exposer « les pays qui mènent une politique protectionniste » !

La polémique du moment porte sur un allégement du programme de SES en Seconde. À la suite d’une lettre conjointe de six syndicats et de l’association des professeurs de SES (Apses), le ministère a accepté de réduire le nombre de questions que les enseignants doivent traiter. Cet allégement sera soumis au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) pour avis.

Immédiatement, la polémique se construit. Le journal Les Echos publie le 6 juin un article intitulé « Lycées : des chefs d’entreprise s’alarment de l’allègement des programmes d’économie en Seconde ». Le 7 juin, Dominique Seux, directeur de la rédaction de ce même journal consacre sa chronique du matin sur France Inter à ce sujet et affirme que « L’allègement du programme de l’option SES fait débat » et parle de « disparition du mot marché ». Sans jouer les prophètes, on peut penser que la polémique ne va pas en rester là. On peut craindre un communiqué du Medef et probablement d’un ou deux hommes politiques (toujours) en campagne…

Alléger n’est pas supprimer

On connaît la recette du buzz médiatique, fait de copiage circulaire, où on reprend les affirmations sans les vérifier et où on tombe très vite dans l’emphase et la surenchère. Avant qu’on en arrive là, essayons de rappeler les faits. Si seulement ça pouvait éviter de dire n’importe quoi…

L’allégement consiste simplement à ce que le chapitre intitulé « Comment se forment les prix sur un marché ? » ne soit plus un chapitre « obligatoire »

L’option SES est proposée aux élèves de Seconde à raison d’une heure et demie par semaine dans le cadre d’un « enseignement d’exploration ». Elle est en concurrence avec un autre enseignement intitulé « Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion » et prise par plus de 80 % des élèves.

L’allégement consiste simplement à ce que le chapitre intitulé « Comment se forment les prix sur un marché ? » ne soit plus un chapitre « obligatoire ». Il y avait jusqu’à maintenant une obligation dans le programme de faire huit chapitres dont 5 étaient obligatoires (marqués par un astérisque dans le programme) et 3 au choix. On passe de huit à six et pour permettre cela, un des chapitres imposés se voit retirer sa petite étoile. C’est tout. Ça ne veut pas dire qu’il est retiré du programme ! Et je suis convaincu que de nombreux enseignants de SES continueront à le faire.

Le prescrit et réel

L’allégement est une nécessité car il correspond aux pratiques des enseignants qui dans leur grande majorité ont du mal à faire les huit questions dans un horaire contraint sauf, comme pour les stagiaires qui veulent être validés, à le faire à marche forcée et en courant le risque de perdre des élèves au passage. C’est la reconnaissance d’une réalité reconnue par tous (y compris par des inspecteurs lorsqu’ils ne sont pas en situation de discours officiel).

On ne peut que se féliciter que, pour une fois, soit acté ce décalage entre le prescrit et le réel

On ne peut que se féliciter que, pour une fois, soit acté ce décalage entre le prescrit et le réel. Celui-ci est tellement emblématique du fonctionnement de l’Education nationale ! Trop souvent on se préoccupe plus de la conformité aux procédures et autres instructions officielles que de la réalité du métier et encore moins de ce qu’apprennent réellement les élèves.

Le discours performatif où on est dans le déni des problèmes et où on n’entend pas la parole des enseignants est trop répandu dans la technostructure de l’Education nationale. Pour une fois, plutôt que celle des groupes de pression et des éditorialistes on semble l’entendre et c’est tant mieux.

Experts vs Lobbys

Cette polémique vous en rappelle une autre ? Vous avez raison. J’évoquais plus haut les programmes d’histoire. Dans la première version des programmes d’histoire du collège, il était laissé le choix aux enseignants des thèmes à traiter. À l’intérieur d’un grand thème obligatoire, un enseignant pouvait composer son cours entre différentes déclinaisons proposées. À l’époque, on avait joué à se faire peur avec le siècle des Lumières en option et l’« enseignement de l’Islam ». Et devant la pression médiatique, la deuxième version des programmes proposée par le Conseil supérieur des programmes avait abandonné cette possibilité. Et on était revenu à des thèmes obligatoires.

On risque de voir se profiler le même scénario ici. Il y a une vraie difficulté dans le système français à accepter que les programmes ne soient pas exactement les mêmes partout. Cela a sûrement à voir avec un égalitarisme républicain fantasmé. Mais il y a surtout une vraie difficulté à faire confiance aux enseignants et à les considérer comme des experts de leur discipline et des mécanismes d’apprentissages des élèves.

En revanche, ce début de polémique montre bien le poids toujours important des groupes de pression dans la construction des programmes. Dans le cas des programmes d’histoire, c’est l’influence des intellectuels médiatiques qui a été déterminante. Dans le cas des SES, il faut souligner l’activisme des satellites du Medef et de certains éditorialistes. Les programmes doivent-ils être soumis à cette influence ? Je plaide depuis toujours pour que les questions d’éducation soient des débats citoyens. Mais à condition qu’on évite les caricatures et qu’on ne dévoie pas la fonction des programmes.

Caricatures

Beaucoup de ceux qui critiquent les SES sont adeptes de la lecture rapide. Trop rapide…

Si on remonte quelques années en arrière, on se souvient qu’au début des années 2000 il y a eu toute une polémique sur les « manuels d’économie ». On y dénonçait le traitement du thème du marché en Première (parce qu’il est aussi enseigné à ce niveau), on s’indignait de certaines illustrations. Et on oubliait que les programmes ne sont pas réductibles aux manuels et surtout qu’ils ne disent rien des usages en classe par les enseignants eux-mêmes.

Pour comprendre l’entreprise, on n’a pas seulement besoin de l’économie mais aussi de la sociologie et même de science politique !

L’autre caricature porte sur la nature même de la discipline. Dans les journaux, dans les tribunes, on parle des cours d’« économie ». Si je peux être indulgent avec mes élèves lorsqu’ils utilisent cette facilité, je le suis beaucoup moins avec les éditorialistes de tous poils. La matière que j’enseigne s’appelle « Sciences économiques et sociales ». Elle combine plusieurs sciences sociales dont l’économie mais aussi la sociologie, la science politique, la démographie, la psychologie sociale et bien d’autres. Et j’ai coutume de dire (même si cet avis n’est pas partagé par tous mes collègues) que le mot le plus important dans l’intitulé c’est le « et ». Parce que je continue à penser, malgré l’évolution récente des programmes, que ce qui est important c’est la combinaison de plusieurs approches scientifiques pour rendre compte d’une réalité complexe. Ainsi, pour comprendre l’entreprise, on n’a pas seulement besoin de l’économie mais aussi de la sociologie et même de science politique !

Dans sa chronique sur France Inter (le 7/06/16), Dominique Seux, qui a eu déjà maille à partir avec les enseignants, prend de multiples précautions de langage. Et il offre au final une tribune assez modérée. Mais au détour d’une phrase il montre aussi sa méconnaissance du sujet. Il évoque en effet le choix de maintenir la notion de « culture » parmi les thèmes imposés en considérant qu’elle est déjà traitée en Français. Alors qu’il s’agit de la culture dans son acception sociologique et anthropologique, ce qui n’a rien à voir. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, pour certains, la sociologie c’est juste bon à développer une « culture de l’excuse » et le relativisme…

On ne parlerait pas assez de l’entreprise ? Pas assez du monde tel qu’il est ? Relisez les programmes !

Et puis surtout, cette question « Comment devenons-nous des acteurs sociaux ? » est la seule qui se rattache totalement à la sociologie. Il aurait été mal venu de supprimer son caractère obligatoire. Et cela nous permet aussi de rappeler que deux autres thèmes obligatoires sont spécifiquement économiques « Comment les revenus et les prix influencent-ils les choix des consommateurs ? », « Qui produit des richesses ? ». Le dernier thème obligatoire est un thème dont l’utilité se situe à plusieurs niveaux : « Le diplôme : un passeport pour l’emploi ». Rappelons aussi que le thème du marché est un de ceux qu’on retrouve en classe de Première. On ne parlerait pas assez de l’entreprise ? Pas assez du monde tel qu’il est ? Relisez les programmes !

La dernière caricature souvent à l’œuvre concerne les enseignants de SES eux-mêmes. Ils sont qualifiés de « marxistes », d’« idéologues » ne connaissant rien au monde de l’entreprise, par des gens qui, bien souvent, ne connaissent pas vraiment le monde de l’éducation et mal les programmes. Je retire le couteau que j’ai entre les dents pour crier haut et fort que cela est non seulement faux et insultant. Je forme des enseignants de SES débutants depuis une dizaine d’années. Et je constate qu’un grand nombre d’entre eux connaît le monde de l’entreprise pour y avoir travaillé. Ils sont aussi nombreux à faire des stages. Moi-même, j’ai dirigé pendant de nombreuses années ce qu’on peut qualifier de petite entreprise de l’économie sociale et solidaire (Ah, on me dit que l’ESS, ça vaut pas…?).

Aimer l’entreprise ou favoriser l’esprit d’entreprendre ?

Derrière cette nouvelle polémique se cache une polémique plus ancienne. Doit-on faire « aimer l’entreprise » ou donner des outils scientifiques de compréhension du monde contemporain ? J’ai déjà traité cette question à plusieurs reprises et notamment lorsqu’on a évoqué la volonté de développer l’entrepreneuriat au collège et au lycée.

Aimer l’entreprise n’est pas une compétence. Et vouloir inculquer un catéchisme quel qu’il soit n’est pas souhaitable.

Au risque de surprendre certains, en revanche, je pense que l’école et en particulier les enseignants de SES peuvent contribuer à développer l’esprit d’entreprendre. Il faut constater que l’école est trop souvent encore dans la transmission de haut en bas de savoirs incontestables, la faible valorisation de l’initiative et du travail collectif. Comme le dit Philippe Frémeaux, si l’on veut que l’école encourage l’esprit d’entreprise, il faut au contraire qu’elle valorise et développe l’autonomie des élèves, leur prise d’initiative, leur sens critique, aussi bien individuellement qu’en groupe, car l’entreprise qui réussit n’est pas seulement une aventure individuelle mais le fruit d’un projet collectif.

Pour cela il faut du temps et ne pas tomber dans l’accumulation de savoirs mal maîtrisés. Les contenus scolaires sont encore trop souvent démesurément ambitieux dans une logique d’empilement encyclopédique. Il faudrait que les programmes se préoccupent plus de ce que les élèves « apprennent » (vraiment) que de ce que les enseignants « transmettent ».

Asséner à la va-vite un cours sur le marché qui passera au-dessus de la tête des élèves parce que le programme l’impose n’a qu’une très faible efficacité pédagogique. Développer des compétences d’analyse, d’argumentation, confronter les points de vue, faire des allers-retours entre les modèles et la complexité du réel, voilà une vraie ambition.

Oui, on a besoin d’une culture économique et sociale pour comprendre les grands enjeux du monde contemporain. Oui, il serait souhaitable que cette culture soit offerte à tous et à tous les niveaux. Et cet enjeu-là mérite mieux que de petites polémiques mesquines et fabriquées de toutes pièces en attendant le marronnier du bac…

Philippe Watrelot, professeur de Sciences économiques et Sociales depuis 1981. Formateur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris (depuis 2006). Ancien président du CRAP-Cahiers Pédagogiques.

Philippe Watrelot

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