Chronique d’Hervé Gardette – It’s stupid, the economy!

Emmanuel Macron a mis en place un pool d’économistes chargés de réfléchir au monde d’après, notamment sur la question de la crise climatique. Mais la théorie économique est-elle capable de penser cette question sans changer de logique de rationalité ?

une calculette pour illustrer un sujet sur la théorie économique : n'est-ce pas une approche biaisée ?
une calculette pour illustrer un sujet sur la théorie économique : n’est-ce pas une approche biaisée ? Crédits : Sanga Park / EyeEmGetty

Jean-Marc Jancovici n’a pas seulement la dent dure avec les journalistes. Le président du think tank The Shift Project, spécialisé dans la transition énergétique (qui avait marqué de son empreinte son passage dans les Matins de France Culture à l’automne) n’est pas très copain non plus avec les économistes. La preuve : sa réaction au projet d’Emmanuel Macron de faire appel à leur expertise pour penser la sortie de crise, sur les questions d’inégalités, de démographie et de climat.

Je vous lis un extrait des propos de Jean-Marc Jancovici, publiés sur LinkedIn : ‘’demander à des économistes…de définir le projet du pays, c’est aussi pertinent que de demander à un directeur financier de définir quels produits doit vendre une entreprise, à qui, pour répondre à quel besoin et organisée comment. Ou de demander à l’intendant d’un lycée quels sont les besoins scolaires des enfants, pour savoir faire quels métiers, et vivre dans quel type de monde’’.

On ne peut pourtant pas reprocher au chef de l’Etat d’avoir missionné n’importe qui : à la tête de ce pool d’économistes, on trouve un prix Nobel, Jean Tirole, et un ancien chef économiste du FMI, Olivier Blanchard. Lesquels ont à leur tour sollicité des pointures pour constituer leur équipe : deux autres Nobel, Paul Krugman et Peter Diamond, un ex de la Banque mondiale, Nicholas Stern, mais aussi Philippe Aghion, Daniel Cohen, Jean Pisany-Ferry ou encore la chef économiste de l’OCDE, Laurence Boone.

Sacré casting mais choix étonnant qui consiste à ne réunir que des économistes pour aborder de telles questions. Je vous les rappelle : démographie, inégalités, climat. Un peu d’interdisciplinarité n’aurait pas fait de mal.

Surtout l’addition des talents ne fait pas tout et la réaction –excessive- de l’ingénieur Jancovici est malgré tout intéressante en ce qu’elle interroge la pertinence de la science économique pour préparer le monde d’après, en particulier pour ce qui a trait à la transition écologique. La façon dont la première est pensée et enseignée est-elle compatible avec les enjeux de la seconde ?

En septembre dernier, l’APSES, l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, avait écrit au ministre de l’Education pour s’inquiéter d’un traitement biaisé des questions climatiques dans les programmes de SES. L’APSES faisait notamment le constat de l’absence du thème de la décroissance dans les manuels, comme si cette option ne pouvait tout simplement pas être envisagée.

C’est que, comme l’écrit l’essayiste Bernard Perret dans le numéro de mars de la revue Esprit, le cadre de rationalité de l’économie, basée sur la croissance, diffère de celui de l’écologie, qui envisage les irréversibilités et la finitude du monde physique. ‘’La plupart des responsables politiques’’ écrit-il ‘’continuent de traiter l’écologie comme un problème soluble dans les raisonnements économiques habituels. Leur présupposé implicite est qu’il est possible de découpler la croissance et les émissions de gaz à effet de serre’’. 

Cela conduit rarement ‘’à une remise en cause de la croissance, et encore moins du cadre de rationalité dans lequel les agents économiques prennent leurs décisions. Or ce cadre est structurellement lié aux idées et aux valeurs véhiculées par la science économique’’. Economie et écologie évoluent donc, le plus souvent, dans des univers de pensée parallèles.

Vous savez que dans la géométrie euclidienne, les parallèles ne se rejoignent jamais. Mais cette règle s’applique-t-elle au monde des idées ? La science économique peut-elle faire un pas vers la rationalité écologique ?

Le précédent de la crise financière de 2008 n’est pas très encourageant. Il y a plutôt eu un phénomène d’inertie. Comme l’explique l’économiste Jean-François Ponsot dans un article pour The Conversation, la théorie économique a ‘’son propre rythme de changement, et ce rythme s’inscrit dans un temps long. Cela peut sembler contre-intuitif mais la crise n’entraîne pas la destruction immédiate de la pensée économique dominante, en dépit de ses errements passés’’. Il va falloir être patient.

*titre en référence à la célèbre formule d’un conseiller de Bill Clinton, pendant la campagne présidentielle américaine de 1992 : ‘’it’s the economy, stupid !’’

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