« Le risque de marginalisation et de dénaturation des sciences économiques et sociales au lycée est grand »

Onze professeurs et chercheurs, parmi lesquels Christian Baudelot, Philippe Meirieu et Thomas Piketty, s’élèvent, dans une tribune au « Monde », contre le projet ministériel de rabotage de l’enseignement de l’économie, de la sociologie et des sciences politiques au lycée.

LE MONDE ECONOMIE | • Mis à jour le | Par Collectif

Tribune. Panne de la croissance et persistance du chômage dans la vieille Europe, aggravation des inégalités de revenu et de patrimoine en France et au Royaume-Uni, montée des votes protestataires en Europe, remise en cause de la domination masculine, essor de la Chine, effets contrastés de la mondialisation, défis de la transition écologique…

L’enseignement ne représentera que des horaires faméliques en classe de seconde (1 h 30 par semaine)

Chaque jour, l’actualité nous rappelle la nécessité de disposer des outils d’analyse proposés par l’économie, la sociologie et la science politique afin de pouvoir mieux saisir les grandes questions contemporaines. Les sciences économiques et sociales (SES), dont l’objectif affirmé était d’ouvrir l’école sur le monde contemporain et de reconnaître une « troisième culture » entre les sciences dites dures et les lettres, cultivent cette ambition depuis maintenant plus de cinquante ans.

Pourtant, le projet de réforme du lycée présenté par le ministre de l’éducation nationale rabote l’enseignement des SES : réduit au statut de spécialité – donc en dehors des enseignements communs des élèves – et amputé de la « science politique » en classe de première et terminale générale, il ne représentera que des horaires faméliques en classe de seconde (1 h 30 par semaine), où la sociologie pourrait être réduite à portion congrue.

Pour les rédacteurs des premiers programmes de cette discipline scolaire, à la fin des années 1960, il s’agissait de « créer chez les élèves une certaine attitude intellectuelle » en adoptant une distance critique vis-à-vis de ses propres préjugés et de certaines représentations collectives plus ou moins erronées, grâce aux savoirs et aux outils des sciences sociales (analyses statistiques, observation, entretiens, etc.), mais aussi grâce à la hiérarchisation et au questionnement des sources. Qui peut ignorer que ce type d’apprentissage est on ne peut plus d’actualité, à l’heure où prolifèrent les « fake news » ?

Risque de marginalisation et de dénaturation

Alors que le baccalauréat ES, dont les SES sont la discipline pivot, est aujourd’hui le deuxième baccalauréat par ses effectifs et a fait ses preuves – les taux de réussite sont satisfaisants dans l’enseignement supérieur et les débouchés professionnels sont variés –, le risque de marginalisation et de dénaturation des SES au lycée est grand.

Il importe plus que jamais de former au lycée des citoyennes et citoyens curieux

C’est pourquoi nous demandons au ministre de l’éducation nationale que les élèves de lycée aient accès à un enseignement de SES associant véritablement l’économie, la sociologie et la science politique. En classe de seconde, les SES doivent être, en tant qu’enseignement commun, suffisamment dotées en temps pour développer les outils intellectuels permettant aux élèves d’appréhender des enjeux démocratiques essentiels, tout en préservant, en première et en terminale, la possibilité pour les lycéens généraux qui le souhaitent de suivre un enseignement approfondi de SES.

Dans le monde d’aujourd’hui, gros de tensions et lourd de menaces, il importe plus que jamais de former au lycée des citoyennes et citoyens curieux, ouverts sur le monde, capables de discernement et aptes à appréhender les grands enjeux économiques et sociaux de leur temps, et, plus encore, de s’y émanciper.

Les signataires de la tribune : Philippe Askenazy est économiste, chercheur au CNRS et à l’Ecole d’économie de Paris ; Christian Baudelot est sociologue ; Stéphane Beaud est professeur de sociologie à l’université de Poitiers ; Jezabel Couppey-Soubeyran est maître de conférence à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; Julien Fretel est professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; Florence Jany-Catrice est professeure d’économie à l’université de Lille et présidente de l’Association française d’économie politique ; Bernard Lahire est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, membre de l’Institut universitaire de France ; Erwan Le Nader est président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales ; Philippe Meirieu est professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2 ; Thomas Piketty est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris ; Johanna Siméant-Germanos est professeure de science politique à l’École normale supérieure.

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