https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/13/bac-l-education-nationale-ne-pourra-pas-assurer-une-offre-raisonnable-sur-tout-le-territoire_5396688_3232.html

Bac : « L’Education nationale ne pourra pas assurer une offre raisonnable sur tout le territoire »

Les nouvelles spécialités prévues dans le cadre du bac 2021 ne seront pas accessibles à tous, faute d’un nombre suffisant d’enseignants, relève dans sa chronique Philippe Askenazy. Cela va à l’encontre de l’égalité des chances promise lors de la campagne du président Macron.

Par Philippe Askenazy Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 06h00

Temps de Lecture 3 min.

Chronique. Le gouvernement construit sa politique industrielle à coups de financements publics massifs autour de deux priorités : le véhicule autonome et, depuis le rapport Villani, l’intelligence artificielle (IA). Dans le sillage, l’ENA a même ouvert un nouveau concours réservé aux docteurs en sciences, certes à dose homéopathique : trois places en 2019…

Avant l’été, la réforme du bac apparaissait comme un pas bien plus significatif. Douze spécialités proposées en première pour le bac général étaient annoncées. Parmi elles, les sciences de l’ingénieur (SI), jusqu’alors accessible aux seules premières S, et, nouveauté, une spécialité « numérique et sciences informatiques » (NSI).

Les spécialités de la voie générale sont censées être en cohérence avec les attendus que les universités ou classes préparatoires exigeront dans Parcoursup. Dès l’année prochaine, les élèves actuellement en seconde devront en choisir trois, puis seulement deux des trois en arrivant en terminale. Elles seront donc déterminantes pour leurs études supérieures. On peut critiquer l’idée que le destin d’un jeune se forge par ses choix au printemps de la seconde, mais la réforme avait le mérite de la cohérence.

Hélas, les détails du déploiement du bac 2021 dévoilés après l’été montrent la domination d’une étrange forme d’IA, l’intelligence agenouillée… Sur le fond, de nombreuses tribunes, notamment dans le Monde, ont déjà dénoncé des programmes d’histoire repliés sur la France ou des programmes de sciences économiques et sociales désincarnés ; toutefois, on peut encore compter sur la liberté pédagogique des enseignants pour maintenir une certaine ouverture. En revanche, ces derniers seront impuissants face à la distribution de l’offre des spécialités sur le territoire.

Un contexte de réduction du nombre de postes

La note de service n° 2018-109 précise que seules sept spécialités qualifiées de « plus classiques » doivent pouvoir être accessibles pour chaque lycéen de la voie générale, non pas dans son lycée, mais dans un périmètre « raisonnable ». Mais ni SI ni NSI ne figurent parmi ces « classiques ». Qualifiées de « plus spécifiques », elles « feront l’objet d’une carte académique, voire nationale », comme si la connaissance du numérique ne pouvait pas être aujourd’hui utile dans la plupart des formations supérieures, y compris littéraires, et des métiers.

Hors des zones bénéficiant d’un réseau dense d’établissements, les jeunes n’ont donc aucune garantie d’accès. Combien de jeunes se verront ainsi barrer des études supérieures en informatique ou dans une classe préparatoire scientifique car habitant dans des « territoires périphériques », pour reprendre la terminologie condescendante qui s’est récemment imposée ?

A l’inverse, la nouvelle spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » est dans la liste des sept « classiques ». Etrange, puisque l’histoire-géographie est dans le tronc commun et la science politique dans le programme de SES. Coïncidence sans doute : « histoire-géographie et géopolitique » est le titre d’une des épreuves d’entrée à l’Essec, prestigieuse école de commerce dirigée par Jean-Michel Blanquer avant de devenir ministre.

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Prosaïquement, la division entre « classique » et « spécifique » obéit en fait à une logique de pénurie. Dans un contexte de réduction du nombre de postes et de dévalorisation continue de la carrière d’enseignant, l’éducation nationale ne disposera tout simplement pas de suffisamment d’enseignants pour assurer une offre « raisonnable » sur tout le territoire à la fois en maths/physique/chimie et en SI/NSI. Selon les données de l’OCDE, un enseignant débutant du deuxième cycle du secondaire en France est deux fois moins rémunéré que son homologue en Allemagne, un quart de moins qu’en Espagne et autant qu’en Italie, trois pays qui ont pourtant des besoins bien moindres du fait d’une natalité déprimée.

En l’état, plus que la cohérence avec les priorités industrielles, la mise en œuvre du bac 2021 viole la promesse fondamentale de la campagne du président : l’égalité des chances. Pas étonnant que la jeunesse se lève.

Philippe Askenazy (Chercheur au CNRS/ENS/Centre Maurice Halbwachs)

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