Par Soazig Le Nevé, publié le 28 janvier 2019 dans Le Monde.

Les élèves vont choisir trois enseignements de spécialité qu’ils suivront en classe de première. Entre lycée urbain et lycée rural, l’offre ne sera pas équivalente.

Dans les couloirs du lycée Camille-Claudel à Blain (Loire-Atlantique), le recteur William Marois déambule. Ce 17 janvier au matin, il vient sonder l’humeur des lycéens et de leurs professeurs, à l’aube de l’entrée en application d’une réforme qui mettra fin aux trois séries générales à compter de la promotion du bac 2021. « Les élèves de 2de m’ont semblé tout à fait avertis de ce qui les attend en classe de 1re, rapporte le recteur de Nantes. L’une m’a dit qu’elle prendrait les enseignements de spécialité maths/physique-chimie/SVT. Une autre qu’elle opterait pour sciences économiques et sociales/histoire-géographie, géopolitique, sciences politiques/langues et cultures étrangères. »

William Marois, qui précise avoir « fait comme le ministre le souhaitait », est donc confiant. Dans l’académie de Nantes, seuls huit établissements sur 67 n’offriront pas l’ensemble des sept spécialités dites de base, au motif qu’« il s’agit de lycées technologiques ou de lycées qui ne disposaient pas des ressources enseignantes pour certaines spécialités », précise le recteur.

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« Dans un lycée de taille normale (de 1 000 à 1 300 élèves), il est normal de proposer les sept spécialités de base pour offrir un panel raisonnable », abonde Pascal Bolloré, secrétaire général adjoint du SNPDEN-UNSA et proviseur du lycée Marcelin-Berthelot à Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne). Avec huit enseignements de spécialité, dont numérique et sciences informatiques (NSI), pour 360 élèves de 2de, l’établissement propose une offre complémentaire à celle de son voisin, le lycée d’Arsonval, qui, en sus des sept de base, dispose des spécialités sciences de l’ingénieur (SI) et art (théâtre).

Questionner les choix

« Très tôt, au mois d’octobre, nous avons informé et sondé les parents et les élèves. Ainsi, dès début novembre je savais ce qu’ils envisageaient. Les professeurs principaux de 2de ont alors eu du temps, avec la psychologue de l’éducation nationale, pour rencontrer ceux dont les combinatoires pouvaient interpeller, type arts/SES/SVT », expose-t-il. Objectif : questionner les choix pour voir la cohérence entre le profil et le projet de l’élève. « Attention pour autant, prévient Pascal Bolloré. On n’a pas arrêté l’orientation des élèves au mois d’octobre. Mais ce sondage nous a permis de faire nos demandes au rectorat en tenant compte de leurs aspirations. »

Si les dix-huit souhaits de lycéens en faveur de l’enseignement de NSI ont suffi à obtenir le feu vert de l’académie de Créteil, le proviseur sait que vont rapidement se poser « des problèmes peu aisés à trancher », notamment celui de l’emploi du temps des professeurs mais aussi de l’établissement, les plages horaires étant déjà « extrêmement utilisées de 8 heures le lundi jusqu’à 13 heures le samedi ». « On verra si le lycée d’Arsonval peut prendre mes élèves en SI et moi les siens en NSI. Mais nous devrons tenir compte de la distance à parcourir [800 mètres]. Faire coïncider des plages horaires ne va pas être évident du tout », prévoit Pascal Bolloré.

« Cette réforme n’est pas facile pour les chefs d’établissement, commente l’ancien recteur de Versailles, Alain Boissinot. Pour préserver la paix sociale, ils doivent trouver de bons compromis. » Subissant la pression de leur dotation horaire globale (DHG) – 2 600 postes doivent être supprimés dans le second degré cette année –, « ils vont tendre vers la mise en place de parcours relativement contraints et il leur faudra rendre des arbitrages sur les conditions d’enseignement », explique-t-il.

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Vouloir à tout prix ouvrir un maximum de spécialités risque en effet de coûter très cher en heures, et de consommer intégralement l’enveloppe supplémentaire destinée aux dédoublements de classe, à l’accompagnement personnalisé ou encore à l’ouverture d’options comme le latin et le grec. « Alors, mieux vaut-il être plus généreux dans les conditions d’enseignement ou bien dans l’offre de spécialités ? », interroge Alain Boissinot pour résumer ce choix cornélien. « Le plus grand risque, quand vous demandez beaucoup, c’est qu’on vous le donne et alors c’est la catastrophe en termes de DHG… », ajoute un proviseur, raillant la « naïveté » de certains de ses collègues « qui ont cru que le recteur leur financerait dix spécialités ».

Renoncer à la voie générale ?

Diffusées par les rectorats fin décembre 2018, les cartes académiques des enseignements de spécialité ont offert une excellente occasion pour profiler les différents lycées. Par exemple, à Versailles, le lycée Hoche ne proposera pas la spécialité humanités/lettres/philosophie qui fait en revanche partie de l’offre du lycée La Bruyère. « Dire cela, c’est renforcer l’idée que Hoche est un lycée scientifique et que La Bruyère est un lycée littéraire. C’est très lourd en conséquence, s’inquiète Alain Boissinot. Car dès la 2de, l’élève devra déterminer s’il est scientifique ou littéraire. Cela va à rebours d’un parcours d’orientation progressif, tel que promu par la réforme officiellement. »

Certains lycées en viendront-ils à renoncer à la voie générale ? La question est posée par des enseignants de Claude-Bernard, dans le 16arrondissement parisien. Plus petit que ses voisins Jean-Baptiste-Say et Jean-de-La-Fontaine, l’établissement pâtit aussi d’une moins bonne réputation, notamment parce qu’il accueille des élèves que les autres lycées refusent. « Alors que les sept spécialités de base nous avaient été promises, la carte du rectorat ne prévoyait pour nous ni humanités/littérature/philosophie ni langues et cultures étrangères », explique Vincent Chansel, professeur d’histoire-géographie.

« Non seulement Claude-Bernard n’est pas attractif mais en plus on lui retire des spécialités qui auraient pu lui permettre de garder les séries générales. Quelle mixité scolaire nous restera-t-il ? », interroge-t-il, formulant l’hypothèse que « la forte coloration STMG [sciences et technologies du management et de la gestion] » de son lycée (trois classes sur sept) ouvre la voie à un lycée 100 % technologique dans les prochaines années. Après quelques atermoiements au cours du mois de janvier, l’établissement a obtenu la spécialité humanités, même si son ouverture réelle dépendra du nombre d’élèves qui s’y seront inscrits.

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« On ne peut pas tout avoir : toutes les options, toutes les spécialités et continuer comme avant avec une marge pour les dédoublements de classe sans jamais interroger les résultats produits par ces dispositifs ! », tonne un cadre de l’éducation nationale qui ajoute toutefois qu’une réserve d’heures pourrait être distribuée en fin de course « selon le profil des élèves et le projet d’accompagnement prévu par le lycée » demandeur.

« Plus de choix ou moins de postes ? »

Dans l’ensemble des lycées parisiens, « 1 200 heures de cours seraient supprimées soit 70 postes en lycée », croit savoir Tristan Demurger, professeur d’histoire-géographie au lycée Edgar-Quinet. « Alors, quel est l’objectif de la réforme ? Plus de choix ou moins de postes ? Entre ce qui est présenté aux parents comme positif et ce qu’on voit nous, c’est l’effet inverse. Avec la nette impression que cette réforme n’est faite que pour les gros établissements », analyse-t-il.

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A Gaillac (Tarn), la majorité des enseignants du lycée Victor-Hugo compte déjà à son actif deux grèves depuis la rentrée de septembre. Happening chaque jeudi matin, opérations « nuit du lycée », la pression ne retombe pas et Sylvie Cluzel, professeur de SES syndiquée au SNES-FSU, se félicite de voir que les lycées d’Albi et de Lavaur ont décidé de se joindre au mouvement. « Nous savions que cette réforme se mettrait en place de façon précipitée et que les lycées ruraux s’en trouveraient particulièrement lésés, expose-t-elle. Ce sont les oubliés de la réforme car ils n’auront pas les moyens d’offrir toutes les spécialités. » A Gaillac, les élèves ne pourront suivre aucune spécialité scientifique, illustre Sylvie Cluzel. « On imagine mal un lycéen se rendre en scooter ou être conduit en voiture à Lavaur pour aller en spécialité NSI. Il y a trente minutes de trajet. »

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Dans l’enseignement catholique, la réforme du lycée engendrera 203 suppressions de postes, soit de 6 % à 8 % de dotation horaire en moins par lycée. Directeur de Sainte-Ursule-Louise-de-Bettignies, à Paris, Baptiste Jacomino n’a qu’une seule inquiétude : perdre l’option latin. « Si ma dotation baisse, je devrai non seulement sacrifier mes dédoublements mais aussi mes options. Or en latin, j’ai actuellement deux groupes de vingt-six élèves par niveau. » En revanche, le chef d’établissement ne s’est « aucunement battu » pour obtenir la spécialité NSI. « C’est bien de faire un signe en faveur de la culture numérique mais on aurait pu aussi mettre cela dans les programmes de maths dès le collège. De toute façon, je n’avais aucun professeur pour prendre cette matière. Personne n’a envie de s’y coller », ironise Baptiste Jacomino.

En réalité, c’est sur les volontaires que reposera le succès de ce nouvel enseignement d’informatique. Chaque académie a constitué une liste de professeurs que les inspecteurs pédagogiques rencontrent un à un actuellement pour « vérifier leur motivation et leur inscription à une formation », confie une source dans une académie. Et d’ajouter : « La difficulté de cette réforme, c’est qu’elle actionne tous les leviers en même temps et qu’on ne verra si c’était pertinent qu’après la session du bac de 2021. »

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Cet article a été publié dans la newsletter Le Monde de l’éducation du 29 janvier. Vous pouvez vous y abonner en suivant ce lien.

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