Les programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et première ont été profondément remaniés en janvier 2019, ceux de terminale en septembre dernier. Ces nouveaux programmes sont extrêmement décevants et ont suscité beaucoup de réactions critiques émanant notamment de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (APSES) ou d’enseignants-chercheurs [1]. Ils ne permettent pas d’aborder les grands enjeux socio-économiques contemporains. Aucune place n’est offerte à la présentation des débats scientifiques, à l’étude de différents contextes historiques, à la présentation des grands courants de pensée. Tout cela ne permet évidemment pas la mise en place d’une réflexion transdisciplinaire. L’enseignement de l’économie est si appauvri qu’il en est terriblement aride. On impose dorénavant aux enseignants d’offrir des cours déconnectés de la réalité centrés sur des objectifs techniques. L’exemple du traitement des questions monétaires dans les fiches pédagogiques « Eduscol » est particulièrement révélateur et affligeant. Ces fiches sont rédigées par le ministère de l’Education nationale et visent à informer les enseignants sur les savoirs scientifiques de référence comme à les accompagner dans la confection de leurs cours.

Les programmes officiels de première prescrivent comme thématique d’enseignement « Qu’est-ce que la monnaie et comment est-elle créée ? », pour mieux l’évacuer en déclinant trois objectifs d’apprentissage, particulièrement étroits : connaître les fonctions et les formes de la monnaie, comprendre le crédit bancaire et comprendre le rôle de la banque centrale. Les programmes inclinent donc à plaquer une conception fonctionnaliste de la monnaie au détriment d’une vision institutionnaliste. Pour le dire autrement, la monnaie est vue comme un outil relativement accessoire, dont le rôle est de faciliter les échanges économiques, et non comme une institution sociale, indispensable à la création de richesses et sans laquelle le capitalisme ne saurait se comprendre.

La fiche pédagogique récemment publiée (consultable ici) renforce notre désappointement. C’est évidemment l’absence de réflexivité qui interpelle en premier : nulle part, il n’est donné l’occasion au lycéen de s’interroger sur ce qu’est la monnaie, sur la nature de celle-ci. Pourtant, le terme « institution » apparaît bien… mais dans un sens extrêmement plat, puisqu’il est écrit « La monnaie est l’un des instruments les plus utilisés dans la vie quotidienne et elle constitue une institution indispensable au fonctionnement des marchés. » La monnaie serait donc uniquement un outil du marché ? Un marché est un lieu d’échanges : la monnaie n’aurait donc pas d’influence sur la production ? Si elle ne sert qu’au bon « fonctionnement de marchés », comme une sorte de lubrifiant dans ses rouages, alors son importance est toute relative, et la mention « indispensable » en devient toute rhétorique. Le propos semble implicitement se rattacher à une tradition théorique qui fait de la monnaie « un voile sur les échanges », puisque ce qui importe c’est quel bien on obtient contre de la monnaie et comment on a obtenu l’argent que l’on propose : au final, elle masquerait la réalité de la transaction, qui porte sur le travail qui m’a valu de gagner de l’argent, en échange du travail d’autrui contenu dans la marchandise qu’il m’a permis d’acquérir… À partir d’une telle présentation, à quel moment le lycéen pourra-t-il s’interroger sur la nature des relations permises ou validées par un échange monétaire ? Sur l’importance du rôle joué par la monnaie dans un système économique ? À aucun moment, puisque tout ce à quoi il a droit à un exposé expurgé de toute problématisation et mise en perspective critique. La monnaie y est uniquement un ensemble de fonctions (intermédiaire des échanges, unité de compte, réserve de valeur) et de formes (billets, pièces ou inscrite dans des comptes). C’est extrêmement restrictif. Il ne saura rien des débats qui traversent la science économique à son sujet, et qui constituent une ligne de fracture majeure entre paradigmes théoriques. Par où l’institution scolaire embrasse implicitement la vision d’un pur objet technique, devant être soustrait au politique. Pourtant, la question de la neutralité de la monnaie est centrale : a-t-elle une incidence sur la création de richesses ? Si l’on répond par l’affirmative, alors la gestion de la monnaie est éminemment politique et doit faire l’objet d’un débat démocratique. Si c’est par la négative (et c’est bien ainsi qu’on pousse les enseignants à expliquer le rôle de la monnaie dans l’économie), alors on la confie à des techniciens austères à qui l’on accorde l’indépendance (vis-à-vis des électeurs, et non des préjugés de la profession). De là à croire que le gouvernement veut éviter que l’on se pose la question du fonctionnement, de l’indépendance ou même de la légitimité de la BCE…

Paradoxalement, la bibliographie offerte par la fiche est véritablement pluraliste. On y trouve ainsi des références aux théories institutionnalistes de la monnaie qui mettent en avant le rôle clé joué par la confiance dans une économie monétaire. Autre point positif, la fiche reconnaît le caractère endogène de la création monétaire, c’est-à-dire le fait que son émission dépende de l’activité économique (par opposition à une tradition de pensée qui voit en elle un artifice politique altérant le merveilleux fonctionnement des marchés dérégulés). Mais, en l’espèce, le gouvernement nous joue un air de rigodon : deux pas en avant, trois en arrière.

Un premier exemple proprement surréaliste : la fable du troc est mobilisée pour justifier l’existence de la monnaie !« Dans les sociétés anciennes, les échanges, très limités, se réalisaient principalement sous forme de troc ». Il s’agit là d’une sorte de calembour économique, que seuls les auteurs de manuel [2] prennent au sérieux. Pour le dire comme Polanyi, « la prétendue tendance de l’homme au troc et à l’échange est presque entièrement apocryphe ». Cela, à notre connaissance, a été établi par les historiens et anthropologues [3]. Dans l’Antiquité, le problème de la subsistance économique était résolu en recourant à des degrés divers au don, à la répartition sur la base de normes sociales depuis un centre (empire, temple, foyer familial), et enfin, à l’échange, qui fut minoritaire avant l’avènement du capitalisme. Si c’est historiquement faux, pourquoi s’accrocher à cette fable ? C’est qu’il s’agit, en fait, d’une fiction heuristique, l’équivalent, dans l’ordre économique, de ce qu’est le mythe de l’état de nature dans l’ordre philosophique. Ni Rousseau ni Hobbes ne prétendent décrire les individus tels qu’ils ont réellement existé ; ils développent leurs réflexions par opposition à l’état actuel de l’homme. Leur propos est d’imaginer ce qu’il se passerait en cas de suspension ou d’abolition des normes sociales. En ce qui concerne la fable du troc, la démarche est similaire : qu’adviendrait-il s’il n’y avait pas de monnaie dans les sociétés actuelles ? Eh bien, l’on procèderait au troc ; petit à petit, un bien serait plus souvent offert que les autres. Du fait de cette polarisation progressive, il serait de plus en plus accepté comme moyen de paiement jusqu’à finir par devenir monnaie. Cette fiction heuristique [4] permet de comprendre ce qu’il s’est déroulé en Allemagne en 1945, où des cigarettes sont devenues monnaie car le reichsmark faisait l’objet d’un rejet généralisé, ou en Russie dans les années 1990, dans un contexte d’hyperinflation et de défiance envers le rouble. De toutes les façons, une crise monétaire majeure n’est jamais uniquement monétaire ; elle est le fruit d’une grave crise politique et économique où les bases du lien social vacillent. Si, de fait, la fable du troc n’est pas dénuée de toute pertinence, c’est à condition de rappeler cela. Quoi qu’il en soit, la présenter comme vérité historique est malhonnête ou idiot.

Mais il y a plus, ou plus grave. Présenter la monnaie comme introduisant une rupture avec le troc sous-entend qu’elle est relativement accessoire. Son rôle serait de faciliter des échanges qui auraient lieu de toutes les façons sans elle. La monnaie ne joue pas de rôle dans la création de richesse, elle est ce qui permet la circulation de la richesse… En d’autres termes, elle est neutre. Par où le ministère prend position, et de la manière la plus incohérente, puisqu’il affirme par ailleurs que la monnaie est endogène. En effet, reconnaître ce caractère n’est pas une simple clause de style. Cela implique que toute production ne saurait se concevoir sans monnaie. On réalise mieux l’absurdité de la démarche ministérielle quand on essaye de s’imaginer ce que serait un calcul de profits en économie de troc. Qu’on le veuille ou non, le capitalisme serait impensable sans monnaie.

À partir de là, la fiche pédagogique embraye sur les fonctions (économiques, bien entendu) attribuées à la monnaie par… « les économistes » (avec un pluriel de consensus). Ben voyons. Nous serions donc tous d’accord. Se présenter sous les oripeaux de la neutralité est la ruse habituelle des idéologues. Et de retrouver, sous les bâillements généraux, les 3 fonctions de la monnaie : elle sert à échanger, à mesurer la valeur des choses et à garder de la richesse en réserve… Sans doute, quand on est à la fois orthodoxe et pas démesurément porté au respect du pluralisme, peut-on s’en contenter. Après tout, c’est une simplification acceptable, et puis, on s’adresse à des adolescents… On pourrait préférer au sempiternel « intermédiaire des échanges » le plus judicieux « moyen de paiement ». En effet, l’accent mis sur les échanges oublie l’étape de la production. En outre, on peut n’avoir aucun bien à échanger et malgré tout avoir de l’argent. Pareille définition n’est pas neutre, puisqu’elle tend à naturaliser (le fait d’avoir quelque chose à échanger, fruit d’un travail, contre le fruit du travail de quelqu’un d’autre) ce qui relève de l’arbitraire historique (les patrimoines sont en grande partie la conséquence d’un passé extérieur aux individus, il s’agit d’actifs monétaires ou monnayables légués par leurs parents, grands-parents, aïeuls, etc.). Au surplus, pour échanger, il convient d’avoir quelque chose à échanger. Avant et afin d’échanger, il faut produire. Les partisans de la monnaie active ou du concept d’économie monétaire de production (post-keynésiens, régulationnistes) ajoutent une quatrième fonction : celle du financement de la production. Sans oublier sa dimension sociale. Payer, c’est commander, provoquer le consentement sans avoir besoin de la force physique. L’argent, c’est du temps (de travail des autres, dont on se rend possesseur). D’où les hiérarchies sociales qu’il dessine.

Poursuivons notre lecture. On apprend, page 3, que « la monnaie scripturale […] est principalement émise par les banques commerciales ». On craint le pire. Apparemment (mais le texte n’est pas clair), le reste de la création procède de la banque centrale (« lorsqu’un client échange des devises en monnaie centrale, il y a création de monnaie », nous précise-t-on plus loin, ce qui est inexact, puisqu’un client n’a pas accès à la monnaie centrale, même si l’échange de devises implique, du côté de la banque qui réalise la transaction au nom de son client, de la monnaie centrale). En quoi est-ce un crime de lèse-économiste que de confondre monnaie et monnaie centrale ? Car cela accrédite la mythologie stupide de la « planche à billets », comme si toute création de monnaie centrale, qui ne circule qu’entre agents financiers, se traduisait par une création de monnaie, celle que les agents économiques non-financiers ont à disposition. Remarquez, avec cette fiche pédagogique, voilà nos jeunes élèves prêts à être comme la plupart des journalistes, eux que leurs réflexes pavloviens de pensée conditionnent à employer cette métaphore dès qu’ils entendent le mot « banque centrale » aussi sûrement qu’un chien remue la queue quand on lui présente un sucre : le reste de leurs articles s’écrivent tout seuls.

Un dernier point nous laisse pantois. Alors que le programme fixe comme objectif de « comprendre le rôle de la banque centrale », sa capacité d’action par le maniement de ses taux directeurs est appréhendée naïvement. En effet, on nous conte une nouvelle fable selon laquelle la banque centrale pourrait mener seule la politique économique. Afin d’atteindre des objectifs d’activité, d’emploi ou d’inflation il suffirait aux banques centrales de manipuler ses taux d’intérêt. Il n’est fait aucune mention à la politique budgétaire ni à la politique de change, qui doivent compléter voire suppléer à la politique monétaire. Ainsi, une hausse des taux d’intérêt directeurs permettra d’éviter l’inflation dans une période de bonne conjoncture économique alors qu’inversement, la baisse des taux incitera « les banques commerciales à une création monétaire plus dynamique pour soutenir la demande globale et la production ». Le contexte actuel prouve pourtant combien la politique monétaire seule ne peut pas tout ; et plusieurs grands économistes ont montré qu’une hausse des taux ne faisait baisser l’inflation qu’en déprimant l’activité ; mais il n’est donc pas question de reconnaître cela.

Dans le même registre, il est aberrant que les mutations remarquables de l’action des banques centrales dans l’économie depuis la crise financière de 2008 ne soient pas traitées. Comment ne pas aborder le rôle de prêteur en dernier ressort que doivent parfois pouvoir jouer les banques centrales ? Cela implique évidemment qu’on évoque les risques de crises de liquidité, risque indissociable de l’activité bancaire. Comment ne pas non plus évoquer les politiques monétaires non conventionnelles et entrevoir leurs conséquences ? Ce type de politique est maintenant mené depuis plus de 10 années… Comment peut-on passer à la trappe les enjeux liés aux interventions des banques centrales sur les marchés financiers ? Cela implique ici qu’on aborde la question des crises de solvabilité, c’est-à-dire liées à l’impossibilité, pour l’emprunteur, de rembourser sa dette. Enfin, quid du changement radical de doctrine des grandes banques dans le monde, qui se savent aujourd’hui en charge de la stabilité financière ? N’est-il pas indispensable qu’un lycéen qui choisit de suivre des cours d’économie en 1èrepuisse être confronté à ces notions lui permettant de mieux saisir l’histoire économique et sociale récente et de mieux comprendre les débats économiques contemporains ?

Finalement, l’exemple de cette fiche pédagogique consacrée à la monnaie confirme ce que beaucoup craignaient : ces nouveaux programmes de SES ne permettent pas de comprendre le réel ni de développer l’esprit critique des élèves face aux grands enjeux contemporains.

 

[1] L’Association française d’économie politique a publié en octobre 2018 un communiqué consultable ici ; celui de l’Association des sociologues du supérieur l’est ici. Très active dans la mobilisation contre les projets de programme, l’APSES a notamment organisé une table-ronde réunissant des universitaires représentant des associations professionnelles le 1erdécembre 2018 à Paris ; ce fut l’occasion de pointer de grandes lacunes dans ce qui étaient alors les projets de programmes (comme l’absence des inégalités, des questions socio-écologiques ou encore du chômage).

[2] Par exemple : Robert Frank, Ben Bernanke, Principes d’économie, Economica, 2009 ; Paul Krugman, Macroéconomie, De Boeck, 2019.

[3] Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1982 ; David Graeber, Dette : 5 000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, 2013 ; André Orléan et Michel Aglietta, La Monnaie souveraine, Odile Jacob, 1998 ; Alain Testart, Aux origines de la monnaie, Errance, 2001.

[4] Qui remonte au moins à Aristote. Mais le philosophe ne se plaçait pas alors en historien et n’avait qu’une vue incomplète des autres sociétés.

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