Le nouveau lycée laisse élèves et profs désorientés
[Une école à reconstruire] La suppression des filières au profit de choix de spécialités, ainsi que la place centrale prise par Parcoursup au détriment du bac déstabilisent profs et élèves.
« Les séries ? C’est un truc de boomers ! », lance Clément, fier de sa punchline. Le jeune lycéen, scolarisé à Lille, est entré en première cette année. Dès sa seconde, le Lillois a découvert un nouveau vocabulaire, qui sera le sien pour les deux années à venir : « enseignement de spécialité », « option », « Parcoursup ».
Ces mots nouveaux sont ceux de la réforme du lycée, entrée en vigueur en 2019, et de la nouvelle procédure d’affectation dans le supérieur, toutes deux fortement liées dans ce que l’on a appelé le « continuum bac – 3/bac + 3 ». Les enseignements de spécialités, au nombre de douze, ont remplacé les anciennes filières « S », « ES » et « L ». En première, les lycéens doivent en choisir trois, puis deux en terminale.
Cela donne, théoriquement, 400 combinaisons possibles, ce qui « donne un peu le vertige », reconnaît Clément. « On en a beaucoup parlé durant le troisième trimestre, avec les copains, les professeurs et surtout mes parents. »
Finalement, le jeune lillois a fait son choix, basé sur ses goûts et ses points forts : ce sera histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGS), maths et sciences économiques et sociales.
« Je ne sais pas encore ce que je veux faire après le bac, peut-être un institut d’études politiques, du droit ou de l’économie. En tout cas, j’ai pris les spécialités qui me fermaient le moins de portes. Il faut dire que mes parents m’ont beaucoup conseillé. Ma mère est professeure de sciences économiques et sociales (SES) au lycée, mon père, ingénieur, ils ont tous les deux insisté pour que je continue les maths. »
Des choix précoces qui renforcent les inégalités ?
C’est la grande critique que formule Camille Aymard, enseignante d’économie en Bretagne et membre de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses) :
« Ce lycée à la carte renforce les inégalités scolaires : les jeunes issus de familles favorisées qui ont les codes, connaissent le système du supérieur, vont choisir en connaissance de cause, pas les autres. Ces choix pèsent sur les chances d’avoir telle ou telle formation après le bac, or, ils arrivent très tôt ! »
Pour elle, cette réforme cache une hypocrisie : « On a vanté le libre choix pour les élèves, or, on sait très bien que ces choix sont socialement marqués. »
Les données statistiques confirment ce biais social. A la rentrée 2020, les élèves de terminale d’origine favorisée avaient reproduit les anciennes filières : ils sont surreprésentés dans la doublette mathématiques et physique-chimie, équivalent de l’ancien bac « S », et dans la doublette plus proche de l’ancienne série ES, composée de HGGS et SES. Ils sont nettement moins présents dans les doublettes croisant les anciens domaines, telles que la combinaison SVT et SES ou humanités, littérature et philosophie et SES.
Pour Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille et architecte de la réforme du lycée, cette dernière « n’a pas modifié ce qui existait avant : les choix des élèves demeurent marqués par l’origine sociale et le genre. Toutefois, ce serait mentir que de dire que cette réforme a accentué ce phénomène. »
Vers des parcours de spécialités « limités et cohérents »
Du côté des syndicats, plusieurs pistes d’ajustement de la réforme sont évoquées. Notamment la possibilité de garder les trois enseignements de spécialité en terminale « sans qu’elles aient forcément le même volume horaire entre elles », précise Jean-Rémi Girard, à la tête du Snalc (Syndicat national des lycées et collèges).
« Cela éviterait que les élèves se spécialisent par élimination d’une spécialité », ajoute Claire Guéville, secrétaire nationale responsable du lycée pour le Snes-FSU.
Pour Natacha, 17 ans, qui entrera en terminale dans son lycée de Palaiseau, « le choix a été vite fait ». La jeune fille a choisi de garder les maths et la musique, abandonnant sa spécialité physique-chimie.
« Je sais que je veux être régisseur son, ces deux spécialités se sont imposées car elles sont cohérentes avec mon projet. Puis, la physique j’aime beaucoup, mais la chimie pas du tout ! »
Toutefois, la future bachelière précise que pour ces copines, le choix a été beaucoup plus cornélien, « surtout pour celles qui ne savent pas ce qu’elles veulent faire après ».
Autre idée défendue par les syndicats et bon nombre d’enseignants : la restriction des doublettes possibles.
« Pourquoi ne pas trouver un juste équilibre entre les anciennes filières, trop rigides, et cette réforme qui permet des doublettes sans cohérence ? », s’interroge Henri, professeur de maths à Perpignan.
De son côté, Jean-Rémi Girard évoque « une dizaine de parcours possibles. On peut imaginer un parcours économique avec une dominante mathématiques et un avec une dominante sciences politiques. Idem pour les parcours scientifiques, où l’on peut avoir une dominante en sciences de l’ingénieur, en physique-chimie ou en SVT. »
Une vision que partage Pierre Mathiot : « Aujourd’hui, 80 % des élèves font le choix de seize triplettes. Avec le comité de suivi de la réforme, nous avons évoqué la possibilité de mettre en place une vingtaine de parcours cohérents, ce qui reste un choix plus large que trois filières générales. »
L’éclatement de la classe et du collectif
Cette solution permettra aussi de retrouver un peu la notion de classe, qui a éclaté avec la réforme, jugent de nombreux enseignants.
« Je ne reconnais plus mon métier, affirme Henri. Dans mon groupe de spécialités, les élèves sont issus de quatre parfois cinq classes différentes. Tout au long de l’année, les élèves jonglent entre différents sous-groupes, certains avec plus de facilité que d’autres. Je constate que cela impacte la participation orale des plus timides : il leur faut davantage de temps pour oser prendre la parole. »
Du côté des enseignants, cet éclatement rend difficile le suivi des élèves.
« Cette année, j’étais heureuse d’avoir des terminales de filières technologiques pour retrouver ce sentiment d’appartenir à une classe ! », témoigne Claire Guéville, qui enseigne l’histoire-géographie à Rouen. « Cela favorise la coopération entre les élèves mais aussi avec les collègues. En filière générale, je ne connais pas la moitié des enseignants qu’ont mes élèves de tronc commun. C’est dommageable, surtout pour les conseils de classes. »
Camille Aymard n’aurait, elle, jamais imaginé que ces conseils de classe lui manqueraient.
« Cette année, je n’ai pas pu aller aux cinq conseils de classes auxquels je devais participer : certains ont lieu en même temps. C’est néfaste pour le suivi de mes élèves alors que je les vois six heures par semaine. »
Dans les établissements, des pistes sont évoquées : ici on ne programme que deux conseils sur l’année plutôt que trois, ici on les scinde en deux selon les enseignements de spécialités, là on les fait en deux temps… « Un casse-tête sans nom », regrette l’enseignante de SES.
Quelle place pour le (nouveau) bac ?
Et, parce qu’une réforme en cache une autre, celle du baccalauréat revient également dans toutes les bouches. Une grande partie de cet examen se déroule sur du contrôle continu (40 %), ce qui ajoute à l’angoisse des élèves, remarque la syndicaliste. « Ils ont l’impression de passer le bac à chaque contrôle. C’est très angoissant pour eux, cette obsession de l’évaluation. »
D’où parfois, remarque Henri, le professeur de maths, des stratégies d’évitement, qui consistent par exemple à s’absenter lorsqu’un contrôle risque de faire baisser la moyenne.
Les enseignants, eux, doivent gérer le fait que les corrections ne sont pas anonymisées.
« On fait face à des pressions ou réclamations des élèves et de leurs familles, inquiètes de voir leurs dossiers imparfaits dans Parcoursup et qui contestent les notes. Parfois c’est la hiérarchie qui s’y met, parce qu’elle s’inquiète du taux de réussite au bac de l’établissement », précise Jean-Rémi Girard.
Autre problématique soulevée pour cet examen : celle du calendrier. Outre le contrôle continu, les épreuves de spécialités se déroulent à la mi-mars, même si, à cause du Covid, cela n’a pas encore pu se faire.
« Cette année, elles se sont déroulées en mai. Après cela, et alors que les dossiers Parcoursup sont bouclés, les élèves sont démobilisés. Et comment leur en vouloir ? », relate Claire Guéville qui indique n’avoir eu « aucune classe entière au mois de juin ».
Ce calendrier très resserré implique une course au programme pour les professeurs qui, après les épreuves de spécialités doivent jongler entre les chapitres à finir et la préparation du grand oral.
« Cette année, malgré mes efforts, je n’ai pas vu trois chapitres du programme avec mes élèves. Je culpabilise, car cela va leur manquer dans le supérieur. Mais comment mener de front tous ces chantiers ? », regrette Camille Aymard.
Face à ces multiples problèmes, la Conférence des associations des professeurs spécialistes, qui regroupe les enseignants par disciplines, constate que « le baccalauréat, comme examen national dont la valeur est garantie par l’institution, n’existe plus ».
Début 2022, dans une lettre adressée à l’ancien ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, les associations ont demandé le rétablissement des épreuves « terminales, nationales et anonymes » du baccalauréat à la fin de l’année scolaire.
Cette proposition n’a pas de sens pour Pierre Mathiot :
« Si l’on met les épreuves plus tard dans l’année, cela revient à zigouiller le bac ! Le choix de les placer en mars permet d’avoir les notes de ces épreuves dans le dossier de Parcoursup, avec celles du contrôle continu. Pour les enseignants du supérieur, c’est une information pertinente sur le profil des candidats. »
Car tous s’accordent sur une chose : Parcoursup a désormais remplacé le baccalauréat pour l’année de terminale.
« Avant la réforme, l’épreuve de philosophie du mois du juin marquait le début du bac, souligne Claire Guéville. Aujourd’hui, elle en signe la fin. »
Reste à savoir si c’est pour le meilleur… ou pour le pire.
Retrouvez les autres articles de notre série « Une école à reconstruire »