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Intervention de l’APSES au Vè Congrès de l’AFEP (Lyon 1-2-3 juillet 2015)

Au nom des professeurs de SES de l’APSES, je tiens à remercier l’AFEP de nous avoir invité à son colloque annuel.

L’APSES a été heureuse de la création de l’AFEP en 2009 puisque nous partageons les mêmes revendications quant au trois pluralismes en économie et plus généralement dans les sciences sociales, comme l’avait rappelé Erwan le Nader, désormais président de l’APSES, lors de votre congrès du 10 décembre 2010.

Bien que nos situations professionnelles et institutionnelles respectives soient distinctes de celles des enseignants-chercheurs du supérieur, nous sommes confrontés à nombre d’enjeux communs. C’est pourquoi nous avons dès le début soutenu votre demande de création d’une section « Economie et Société » au sein du Conseil national des universités (CNU).

Il me semble que nous partageons une même vision de l’économie : pour faire vite, l’économie comme science sociale ainsi qu’une vision proche de l’enseignement. Un enseignement qui n’hésite pas à convoquer la diversité des paradigmes et des sciences sociales pour comprendre et expliquer les enjeux du monde contemporain, entrer par des thématiques pour aller vers les concepts plutôt que l’inverse.

Vous le savez puisque vous nous avez apporté votre entier soutien lors de la dernière réforme du lycée qui s’est accompagnée de la réécriture des programmes nationaux de SES et de la modification des épreuves terminales. Je dois dire que les programmes de SES sont encore des programmes pluridisciplinaires, notamment si on les compare à ce qui se fait dans de nombreuses universités, mais le curseur s’est déplacé et le pluralisme a reculé. L’APSES a dénoncé le renforcement du cloisonnement des sciences sociales, c’est-à-dire une séparation accentuée entre l’économie d’un coté et la sociologie de l’autre. Ce renforcement du cloisonnement a conduit à un appauvrissement du pluralisme des regards et une dérive encyclopédique à travers la mise en avant de prétendus « fondamentaux », concepts et mécanismes qu’il ne faudrait plus questionner avec nos élèves. Or quand on change la philosophie d’un enseignement, il faut nécessairement changer le mode d’évaluation, ce que vous montrez très bien dans le manifeste. Si pour vous l’enjeu de l’évaluation se situe au niveau de la recherche et des recrutements, pour nous au lycée, l’évaluation est celle de nos élèves de terminale au baccalauréat et cette dernière rétroagit sur nos façons d’enseigner. La réécriture du contenu des programmes nationaux de SES a donc donné lieu à la création d’une nouvelle épreuve au baccalauréat, à coté de la dissertation, où les élèves ne sont plus invités à débattre ou nuancer mais seulement à restituer une partie, plus ou moins maîtrisée, de leur cours : l’année dernière, c’est cette épreuve qui a donné lieu à des sujets qui n’ont pas manqué de faire polémique dans les médias : « Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ? » « A quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ? » ou encore le sujet qui avait fait hurler Pierre Gattaz en 2013 « Vous montrerez que les conflits sociaux peuvent être un facteur de cohésion sociale ».

Grâce à notre mobilisation et celles de nos soutiens, dont le précieux soutien de l’AFEP, nous avons réussi à infléchir le projet puis à faire alléger les programmes. Mais l’accentuation du cloisonnement a généré des angles morts et des biais théoriques, deux exemples en terminale :

- La question des fluctuations économiques a heureusement été introduite dans le nouveau programme de terminale mais le renforcement du cloisonnement interdit aux enseignants de montrer le rôle des inégalités dans les crises puisque les inégalités sont traitées exclusivement, sous l’angle sociologique dans un autre chapitre !

- L’étude du travail est présentée, comme avant, via le modèle stylisé du marché du travail mais cet objet ne figure pas dans la partie sociologie qui a pourtant tant à apporter à la compréhension du rapport salarial par exemple.

Je voudrais ici dire que le retour du pluralisme dans le supérieur est vital pour l’avenir des SES au lycée si nous voulons enrayer les dégradations de nos programmes et renouer avec des programmes ouverts et attractifs permettant aux élèves de construire leur citoyenneté avec un objectif de culture générale et non de former des économistes (ou des sociologues), ce qui est l’objectif des masters recherche.

D’ailleurs les lycéens ne s’y trompent pas, au moment des vœux d’orientation post-bac, la majorité privilégie des formations pluridisciplinaires à l’image de ce que proposent les IEP ou les CPGE et pas seulement parce que ce sont des formations sélectives mais aussi parce qu’ils sont inquiets de la spécialisation trop précoce que leur offrent la plupart des licences et pas seulement en économie. La création de licence bi ou pluridisciplinaires est une démarche que les UFR doivent développer car cela répond à une demande sociale forte des bacheliers, notamment ceux, souvent les meilleurs, qui veulent poursuivre des études longues.

Enfin je voudrais terminer par vous dire que nous avons été doublement frappés cet hiver, d’une part par l’implication du plus haut de l’Etat et, d’autre part, par la violence des prises de positions contre la création de la section « Economie et Société ». Nous avons aussi eu affaire à ce genre de court-circuit à l’époque de la réforme des programmes. Nous les avons toujours interprété comme le signe de la justesse de notre combat. Faut-il que ce que l’on enseigne en économie et plus largement en sciences sociales soient décisif en démocratie pour que les pouvoirs de toute nature se déchainent contre cette exigence fondamentale du pluralisme dans la recherche et l’enseignement ?

Si vous n’avez pas réussi (encore) à obtenir la création de la section « Economie & Société » vous avez en revanche gagné une bataille décisive, celle de l’opinion. En effet, l’idée qu’il manque de pluralisme à l’université en économie est largement passée et presque plus personne ne le conteste, que ce soit dans la sphère universitaire ou politique.

Dans un proche avenir, nous aurons donc à nouveau besoin du soutien de l’AFEP, à l’intérieur, pour fabriquer les programmes et sûrement aussi à l’extérieur pour mener la bataille du pluralisme, qui se rejouera à n’en pas douter, pour les SES comme pour le supérieur ! Et l’APSES continuera autant qu’elle le pourra à soutenir la demande de création d’une seconde section « Economie et Société ». C’est un mandat très clair de l’APSES, adopté à l’unanimité lors de nos assemblées générales annuelles.

Il faut donc continuer, inlassablement, même s’il s’agit du combat du pot de terre contre le pot de fer. La période de crise que nous connaissons est inouïe et il est de notre devoir de participer à faire advenir ou promouvoir des visions plurielles du monde, puisque les périodes de crise sont porteuses à la fois de tendances réactionnaires mais aussi, parfois, de nouvelles idées, de nouvelles institutions, de nouveaux rapports sociaux porteurs du monde de demain.

Marjorie Galy

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales