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L’économie au lycée, un modèle pour l’enseignement à l’université ? (Revue de presse)

Le Monde.fr | 11.07.2014


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Suite à la remise de leur rapport sur « L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », Pierre-Cyrille Hautcœur et Eric Monnet ont publié, le 19 juin, une tribune dans Le Monde résumant les principales transformations à apporter à l’enseignement universitaire. Cette contribution a pour but de montrer que les points de réforme évoqués sont déjà présents, en France aujourd’hui, en Sciences Économiques et Sociales (SES) au lycée. Étudiant parisien de 1988 à 1993, je peux reprendre à mon compte une grande partie des critiques adressées à l’enseignement de l’économie à l’université. MM Hautcœur et Monnet soulignent le poids des mathématiques et l’incapacité à donner aux étudiants des outils d’analyse de l’actualité économique. Je suis un parfait exemple de cette critique : durant les trois premières années de mon cursus, le savoir-faire mathématique, acquis lors de mon passage par une série scientifique au lycée, m’a permis de réussir sans difficultés les différents examens. Par contre, j’étais bien incapable d’émettre un avis argumenté ou de rendre compte en profondeur d’un débat d’actualité. Ce n’est qu’à la fin de ma scolarité, en préparant le CAPES puis l’agrégation de SES, que les choses se sont enfin clarifiées. En tissant des liens avec les autres sciences sociales (sociologie, histoire, sciences politiques, démographie, ...), l’économie devenait nettement plus intelligible et, du coup, réellement intéressante. Mon expérience n’est pas unique et la plupart des professeurs de SES pourraient reprendre mes propos. Dans leur tribune, les deux auteurs écrivent : "il est nécessaire de développer des enseignements plus empiriques, (...) et, en parallèle de l’apprentissage des mathématiques, de construire, manipuler et critiquer des données". Ce désir d’ancrer l’économie dans le réel et de procéder à une confrontation entre modèles et données empiriques sont des préoccupations constantes en SES où nous apprenons aux élèves à lire, traiter et interpréter l’information statistique puis à la mettre en relation avec les théories économiques. De nombreuses heures sont ainsi consacrées à l’apprentissage des documents chiffrés sans compter l’enseignement des mathématiques en filière ES (4 heures en Terminale). Ils signalent aussi la nécessité de connaître les "processus historiques" pour une bonne compréhension des phénomènes économiques. Au lycée, les connaissances ne sont pas présentées in abstracto. En effet, nous étudions l’évolution, sur le temps long, de la croissance économique, du commerce international, de la mobilité sociale ou des inégalités. De plus, les élèves de la série ES ont un enseignement conséquent en Histoire-Géographie (4 heures par semaine) sanctionné d’un fort coefficient au baccalauréat.

Troisième point de réforme envisagé : "plusieurs approches et courants de pensée doivent être confrontés", ainsi que "la présentation des critiques et limites de ces théories". Depuis leurs débuts, à la fin des années 1960, et malgré les critiques récurrentes à leur égard, les SES ont toujours été attachées au pluralisme théorique. La démarche pédagogique consiste souvent à confronter différentes thèses à partir d’un même objet d’étude. Bien sûr, ces débats sont en relation avec l’histoire ou les données statistiques. C’est ainsi que de nombreux sujets de dissertation, donnés au bac, consistent à exposer l’intérêt et les limites de plusieurs thèses, concurrentes dans l’élucidation d’un problème. Autre transformation souhaitable : "Les étudiants doivent (...) s’initier aux échanges interdisciplinaires qui feront la richesse de la recherche de demain." Là encore, les SES présentent un modèle intéressant car elles initient les lycéens aux concepts et aux méthodes non seulement de l’économie mais aussi de la sociologie ou des sciences politiques. Nous montrons également qu’un même thème (l’entreprise, l’emploi ou le rôle des pouvoirs publics) peut faire l’objet de regards croisés. Enfin, les auteurs du rapport insistent sur le fait que la pédagogie devait être "remise au centre de l’Université" en incitant les enseignants-chercheurs à innover. En matière d’innovation, les SES ont toujours revendiqué une place particulière : leur identité s’est définie, dès l’origine, par l’usage d’une pédagogie active visant l’autonomie intellectuelle des élèves. Au fil de leur histoire, elles ont su se renouveler en utilisant le travail sur documents, en groupe, les enquêtes de terrain, le travail sur la presse ou sur l’actualité et l’usage des nouvelles technologies. D’ailleurs, les professeurs de SES sont souvent porteurs d’idées nouvelles. C’est pourquoi les SES et la série ES pourraient inspirer les réformateurs. Ils pourraient facilement y puiser des idées tant dans les contenus que dans les méthodes de travail. Il y a, là, une chance historique de transformer l’enseignement des sciences économiques à l’université.

Emmanuel Farges, professeur agrégé de SES

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