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La révision du socle commun est-elle un progrès pour la réussite des élèves  ?

L’Humanité, 16 juin 2014


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Claire Krepper, Frédérique Rolet et Gisèle Jean

L’Humanité, Lundi 16 Juin 2014

Débat avec Claire Krepper, secrétaire nationale 
du SE-Unsa, Frédérique Role, secrétaire générale 
du Snes-FSU et Gisèle Jean, ex-directrice d’IUFM.

Les jeunes ont besoin d’engagements clairs par Claire Krepper, secrétaire nationale 
du SE-Unsa

Année 2005  : un ovni fait son apparition dans le ciel éducatif français. La loi d’orientation introduit le «  socle commun de connaissances et de compétences  », une révolution copernicienne dans un système marqué par l’élitisme «  républicain  », dont les programmes sont tels qu’ils servent surtout à sélectionner les meilleurs et organiser l’orientation par l’échec. Le socle commun, c’est un contrat  : la nation s’engage à faire acquérir à l’ensemble des élèves ce qui est nécessaire à l’insertion sociale, professionnelle et à la poursuite des études. Les contenus doivent être pensés en acquis réels pour élèves réels  ; ils sont cohérents entre l’école et le collège  ; et l’évaluation n’est plus là pour trier mais pour valider progressivement les acquis.

Mais la révolution, c’est compliqué dans un pays sclérosé où les nantis s’accrochent à leurs privilèges avec toute la mauvaise foi qu’on leur connaît. Au lieu de planifier les transformations – qui s’opèrent par ailleurs dans la grande majorité des pays comparables aux nôtres – et de les accompagner, nos élites politiques, soutenues par un attelage hétéroclite de forces conservatrices, ont ajouté le socle nouveau aux programmes anciens  : au terrain de se débrouiller alors avec ces deux approches contradictoires.

Malgré l’absence de conviction des responsables politiques, malgré la difficulté à utiliser des outils inadaptés, de nombreuses communautés éducatives se sont saisies des opportunités offertes par le socle  : ouverture sur les compétences sociales et civiques, approche par compétences dans les apprentissages et évaluation plus positive et plus collective. Toutes ces équipes, confrontées aux limites d’un système schizophrène, ont vu dans la loi Peillon et l’introduction du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, l’occasion d’apporter enfin les modifications indispensables pour que la promesse démocratique du socle commun soit tenue. Elles ont fait confiance à un Conseil supérieur des programmes (CSP) indépendant pour qu’il propose enfin un socle lisible, cohérent et opérationnel. Et elles ont aussi fait confiance aux responsables politiques pour qu’ils tranchent enfin entre le vieux – qui nous vaut 150 000 sorties sans diplôme par an et la palme du système le plus injuste socialement de l’OCDE – et le neuf.

Les politiques se sont bien gardés de fixer un cap clair. Ils ont confié la tâche au CSP, dont le président démissionnaire ne jure que par le «  consensus  ». Le CSP a donc rédigé un nouveau socle qui ne décide rien. Son socle est un socle démissionnaire. Il renonce à décrire les acquis réels qu’on pourrait garantir à tous. Il dresse le portrait plaisant d’un élève idéal, celui qui apprend tout seul parce qu’il a le bon goût d’aimer «  le gai savoir  ». Une fois de plus, il ne profitera qu’à ceux qui, parce qu’ils sont bien nés, tirent déjà le meilleur profit de l’école. Face à ce fiasco, le SE-Unsa, militant historique du socle commun, a élaboré des propositions claires, cohérentes pour une démarche partagée de changement. Le socle nouveau doit être au service de ceux qui ont le plus besoin de l’école pour construire leur compréhension du monde et leur pouvoir d’agir. Les jeunes n’ont pas besoin de belles déclarations généreuses mais d’engagements clairs et mesurables.

Bien sûr, le socle commun ne répondra pas à toutes les difficultés de l’école. Les inégalités territoriales, la ségrégation scolaire, les défaillances de la formation professionnelle des enseignants, les lacunes du pilotage pédagogique des cadres, l’organisation tayloriste de l’enseignement, l’absence de coéducation, sont d’autres facettes du problème. Mais un socle solide, cohérent et opérationnel y contribuera fortement. Il y a donc urgence à remettre ce projet de socle inabouti sur le métier.

Un projet perfectible qui permet de penser l’articulation des contenus par Frédérique Role, secrétaire générale 
du Snes-FSU

Avant même de se prononcer sur le projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture élaboré par le Conseil supérieur des programmes et qui doit être soumis, à la demande de la FSU, à la consultation des enseignants à l’automne, il convient de rappeler brièvement la genèse de cette notion fruit du débat né à la fin des années quatre-vingt-dix sur ce à quoi doit s’engager la nation comme acquis pour tous les jeunes à la fin de la scolarité obligatoire. C’est la loi Fillon de 2005 qui va instaurer un socle commun de connaissances et de compétences largement inspiré des compétences clés européennes et décliné dans un livret personnel de compétences. Juxtaposant compétences très larges avec des compétences comportementales, ce socle renforce la hiérarchie des disciplines, les unes identifiées, les autres instrumentalisées au service des compétences dites transversales. L’évaluation par le livret procure surcharge de travail et confine à l’absurde quand on regarde la liste qui associe de microcompétences à des items tellement larges qu’il est impossible de vérifier la capacité des élèves à réinvestir ou non leurs acquis. Ni les familles ni les enseignants ne s’en sont saisis, et les débats de l’été 2012 ont montré un large consensus pour revoir profondément ce que pourrait être cet ensemble commun que la nation s’engage à faire acquérir à tous les jeunes, en dépassant l’opposition stérile entre connaissances et compétences que les opposants au projet actuel continuent d’entretenir.

Le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture constituera le programme général correspondant aux cycles de l’école élémentaire et du collège. Document visant à définir les grands domaines de la formation des élèves dans un souci de cohérence d’ensemble, il établit des objectifs qui seront déclinés dans les futurs programmes. Toutes les disciplines sont censées participer de la construction des différents domaines de connaissances et de compétences participant de la construction d’un futur citoyen libre et autonome dans sa pensée.

Loin d’une vision utilitariste des enseignements, la dimension culturelle de l’éducation est présente et le lien entre les disciplines affirmé dans un programme éducatif prenant en compte les différents champs de savoirs et leurs évolutions, intégrant exigences de formation d’un individu autonome et participant d’un collectif. La question de l’évaluation n’est pas tranchée ce qui laisse aux enseignants la faculté de se prononcer d’abord sur le projet et ne fait plus de l’évaluation ce qui conditionne les contenus. Les opposants au projet du CSP vivent de fait dans l’illusion qu’il suffirait de définir une liste de compétences, qui seraient faciles à évaluer pour pouvoir garantir à tous les jeunes un ensemble d’acquis communs et contraindre les enseignants à faire évoluer leurs pratiques. Or, outre le fait que les enseignants n’ont pas attendu le socle pour se préoccuper des compétences, la question centrale du transfert des apprentissages, de la capacité d’un élève à ne pas se focaliser sur la tâche mais de pouvoir réinvestir ses acquis et mobiliser ses connaissances dans de nouvelles circonstances est une question complexe qui ne se résout pas si simplement. La construction de la difficulté scolaire, la corrélation entre inégalités sociales et trajectoires scolaires nécessite de renforcer dans la formation des enseignants les apports de la recherche sur les questions cognitives, recentrer les pédagogies sur les difficultés mêmes de l’apprentissage, créer les conditions pour rendre possible ce dernier, réévaluer la dimension culturelle des savoirs enseignés. Le projet de nouveau socle est perfectible mais il peut donner aux enseignants l’occasion de se réapproprier leur métier, permet de penser l’articulation des contenus et ne réduit pas l’école à la seule fonction de préparation à l’insertion professionnelle.

Le mythe d’une école unique égalitaire par Gisèle Jean, ex-directrice d’IUFM, Champ libre aux sciences sociales

Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture rédigé par le Conseil supérieur des programmes est publié. S’il porte toujours le nom de socle pour autant peut-il être un progrès pour la réussite des élèves  ?

Le socle d’aujourd’hui ne peut être compris sans un retour sur la genèse du socle précédent et du mythe de la construction d’une école unique qui serait égalitaire.

Le socle de connaissances et compétences qui datait de la loi Fillon de 2005 et le décret d’application rédigé en sept piliers se voulait proche des huit compétences clés européennes. Ce socle est un compromis entre différents acteurs aux objectifs très éloignés  : pédagogues souhaitant une démocratisation louant le passage en compétences pour atteindre une meilleure réussite scolaire, gestionnaires des systèmes éducatifs visant une rationalisation et une meilleure efficacité et une frange conservatrice regrettant que le niveau baisse.

La critique de certains syndicats enseignants, de chercheurs sur l’école du socle comme école à deux vitesses, autant que le désir de chaque ministre de mettre en place une loi, a conduit à la «  refondation  » de l’école par Peillon.

La question posée par la réforme d’une meilleure réussite des élèves a amené à reposer la question des contenus à enseigner, des formes et des méthodes de travail des élèves et de l’évaluation ; de ce point de vue, il s’agit bien d’une réforme curriculaire comme la précédente qui ne dit pas son nom. Le passage du socle de connaissances et de compétences, en un socle de connaissances, de compétences et de culture marque des modifications importantes quant aux choix réalisés dans le périmètre désormais plus large de cette culture (arts et EPS), d’une évaluation plus pédagogique dans le souci de la progression des élèves. Pour autant, les traces d’une vision comportementaliste (savoir écouter les autres) ou d’une culture scientifique plus axée sur les sciences «  dures  » que sociales demeurent.

Le maintien du terme de socle au cœur du dispositif depuis la loi Fillon et repris par Peillon et le CSP révèle le consensus réalisé depuis les années 2000 et le rapport Thélot sur deux idées principales. D’une part, le socle serait le ciment de la nation (métaphore du bâtiment que l’on retrouvait dans la notion de pilier qui a disparu). C’est ce que les élèves doivent apprendre, savoir pour être de futurs travailleurs, des citoyens. Le texte indique que la culture commune «  doit devenir une référence commune de la nation  ». Elle a donc une fonction de repère identitaire.

D’autre part, elle indique que le socle est défini dans le cadre d’une école obligatoire qui scolarise jusqu’à seize ans. Il demeure l’idée que le socle marque la fin de la scolarité obligatoire et qu’ainsi le système éducatif a pour objectif l’école unique école/collège.

En liant ces deux points, repère pour une nation et achèvement d’un processus conduisant à une école unique, il s’agit bien de poursuivre le mythe de la construction depuis 1975 d’une école qui se veut plus égalitaire et dont ce texte serait l’aboutissement. Il s’agit d’un mythe, certes partagé mais inopérant car la réduction des inégalités scolaires supposerait dans le même temps une réforme pédagogique s’appuyant sur une formation initiale et continue des enseignants à rebours de ce qui est mis en œuvre aujourd’hui.

Comme le montre la sociologie de l’éducation, l’école ne peut réduire à elle seule les inégalités dans un monde dans lequel les inégalités sociales sont croissantes. Elle les reproduit plutôt.

Cadre de référence de la scolarité obligatoire. « Le “socle commun de connaissances 
et de compétences” présente ce que tout élève doit savoir et maîtriser à la fin 
de la scolarité obligatoire. Introduit dans la loi en 2005, il constitue l’ensemble des connaissances, compétences, valeurs et attitudes nécessaires pour réussir sa scolarité, 
sa vie d’individu et de futur citoyen. »

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales