articles de la même rubrique

Réponse à la chronique de l’Express du 19 septembre 2012 : "Le système éducatif français pousse à la méfiance à l’égard des entreprises".

Par Nicolas Thibault & Isabelle Waquet (Professeurs de SES, Auteurs de manuels de SES chez Magnard


Réponse à la chronique de l’Express du 19 septembre 2012 : "Le système éducatif français pousse à la méfiance à l’égard des entreprises".

La population française manque de connaissances économiques : chacun le sait. Mais c’est devenu un "marronnier" que d’en accuser les professeurs de sciences économiques et sociales des lycées. C’est plutôt l’absence d’un enseignement obligatoire d’économie qui est en cause : c’est seulement depuis la rentrée 2010 que tous les élèves de seconde générale et technologique doivent suivre un enseignement d’économie. Mais il ne s’agit que d’un enseignement "d’exploration" d’1h30 par semaine pendant une seule année et qui n’est pas évalué.

C’est pourtant ce discours que reprend la chronique de Christine Kerdellant dans votre numéro du 19 septembre 2012. Elle cite à l’appui de son propos une étude réalisée par l’IREF, un "think tank libéral" selon ses propres mots. Auteurs de manuels aux Editions Magnard, nous aimerions faire quelques remarques sur l’étude de l’IREF.

Signalons pour commencer que presque tous les manuels de Terminale cités sont des éditions 2007 (ou leur réédition en 2010), liées à l’ancien programme. Pourtant, les éditions 2012, liées à un programme très largement renouvelé, sont disponibles depuis plusieurs mois.

En ce qui concerne les manuels cités de la classe de Première, édition 2011, et conformes au nouveau programme, plusieurs points de l’étude nous paraissent erronés. Les critiques sont entachées d’une mauvaise foi évidente et d’un parti pris idéologique qui fait douter de la qualité scientifique de la critique.

Les auteurs critiquent le fait que les manuels de première n’établissent pas de lien entre certaines notions microéconomique et la notion de dérivée. Or, les élèves n’ont pas encore vue la notion de dérivée en mathématiques. A la place on utilise en SES, en seconde et première, une mesure de la sensibilité d’un variable à une autre, l’élasticité. Une étude sérieuse aurait dû se renseigner sur ce point.

Plus spécifiquement, nous prendrons le cas du manuel de SES Magnard de première, utilisé comme illustration de la page de l’Express, que nous connaissons bien pour avoir participé à sa rédaction.

- 1- Tout d’abord, l’étude de entreprise n’occupe pas dix pages au maximum comme c’est affirmé, mais deux chapitres sur onze et le thème de l’entreprise revient dans de nombreux autres chapitres.

- 2- La revue Alternatives Economiques est décrite comme ayant un "monopole" comme source de documents des manuels. Or, cette revue est citée 7 fois en 383 pages ! C’est bien moins que Le Monde par exemple et la plupart des documents sont tirés de publications académiques, d’économistes reconnus ou d’organismes comme l’INSEE ou l’OCDE dont on ne peut mettre en doute l’objectivité.

- 3- Les auteurs s’offusquent de trouver l’expression "concurrence sauvage" dans le chapitre 1 (doc. 4 p. 21) mais ils oublient de dire qu’il y un point d’exclamation à la fin et que c’est le titre d’un document humoristique (une bande dessinée sur une situation quotidienne au sein de la famille). Il suffisait de baisser les yeux pour voir que les deux documents suivants sont un texte qui définit le principe des gains à l’échange et un texte d’A. Smith.

- 4- Ils regrettent une définition "désincarnée" de l’entreprise, sans exemple de biographie d’entrepreneur. Mais la définition citée a été extraite du lexique de l’ouvrage, qui est bien le lieu de définitions formelles et non d’exemples. Il y a de très nombreuses entreprises citées dans l’ouvrage (et même des études de cas sur plusieurs pages) et non seulement des entreprises fictives, comme c’est affirmé.

- 5- Sur le chapitre 10 "entreprise, institution et organisation", ils critiquent le choix du titre sans préciser (ou avoir pris la peine de chercher) que c’est le titre retenu par le programme officiel. Ils résument le chapitre à un document (doc. 5 p 303) qui est une série de répartition des revenus (document tout à fait standard, produit annuellement par l’INSEE) qui leur semble, à les lire, subversif. Dans ce document, nous avons pris soin de donner la série de valeur ajoutée depuis 1949 et non depuis les années 1970 pour bien faire comprendre que le partage oscille autour d’un équilibre (de deux tiers pour le travail et un tiers pour le capital) au lieu d’avoir les yeux rivés sur la chute de la part du travail dans les années 1980. Les auteurs de l’étude passent sous silence le reste du chapitre dont l’enjeu est justement de comprendre comment une entreprise peut faire converger l’intérêt des salariés et celui de la direction (par la négociation de règles ou des dispositifs incitatifs).

- 6- Sur le chapitre 11 ("action publique et régulation"), les auteurs nous accusent de faire la promotion des Enfants de Don Quichotte et de la loi sur le droit opposable au logement (p. 322-323), alors qu’il n’y a que des documents iconographiques qui décrivent le processus qui mène à la mise du problème sur l’agenda public et que la caricature (doc. 4) donne au contraire une vision critique de la loi. L’exemple du droit opposable au logement est un exemple bien documenté dans la littérature récente en sciences politiques. Les auteurs de l’étude ne citent rien de postérieur deux premières pages du chapitre ! Sinon, ils auraient vu que les "faiseurs de revendication" sont présentés comme des groupes de pression que cherchent à mobiliser les médias et le débat public pour influencer l’action de l’Etat : ce n’est en rien une apologie, nous semble-t-il.

Bref... les auteurs de l’étude n’ont manifestement pas passé beaucoup de temps à étudier les manuels cités. Ils présentent des extraits complètement décontextualisés et choisis parmi les nombreux documents de manière partiale pour étayer des idées préconçues. Avec la même stratégie de choix sélectif, on pourrait aussi bien montrer que les manuels de SES promeuvent l’ultra libéralisme.

Dans ces conditions d’absence de sérieux, nous sommes surpris que l’Express prenne pour argent comptant cette soi-disant étude, de 15 pages écrites en gros caractères, même dans le cadre d’une chronique, forcément subjective.

Très cordialement

Nicolas Thibault

Isabelle Waquet

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales