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Qui a peur des sciences économiques et sociales  ? (Revue de presse)

L’Humanité, 20 janvier 2011, Tribune de l’APSES


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Pour le gouvernement, les lycéens n’ont pas à s’interroger sur le monde

Qui a peur des sciences économiques et sociales  ?

Par Marjorie Galy et Erwan Le Nader, présidente et vice-président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (APSES).

Luc Chatel a profité de la réforme du lycée pour tenter de marginaliser les sciences économiques et sociales (SES) en seconde en les mettant en concurrence avec un nouvel enseignement d’économie-gestion créé pour l’occasion. Il s’avère aujourd’hui que près de 9 élèves sur 10 ont choisi les SES. Or, sur consignes ministérielles, des recteurs d’académie tentent d’imposer auprès des proviseurs de lycée que seuls 50 % des élèves suivent notre enseignement.

Pourquoi le ministère remet-il en cause le libre choix des élèves et des familles qu’il vante pourtant à longueur de discours  ? Le ministère serait-il dérangé lorsque ce choix se porte massivement sur notre enseignement qui allie avec succès l’économie et la sociologie pour permettre aux élèves de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent  ? On peut le croire quand on se souvient qu’il avait tenté – sans succès après une large mobilisation – de supprimer l’étude du chômage et du pouvoir d’achat du nouveau programme de seconde  ; ou quand on sait qu’il a réussi l’exploit de faire étudier en première les groupes sociaux en évacuant les notions de classe sociale et de culture, apparemment jugées trop «  compassionnelles  ».

Mais cette entreprise de déstabilisation ne serait pas complète sans la remise en cause radicale de la philosophie des épreuves de baccalauréat en SES. La nouvelle circulaire annonce en effet clairement la couleur  : il est maintenant écrit noir sur blanc que les intitulés des sujets ne devront plus inviter les élèves à répondre sous forme de débat. Impossible désormais de faire plancher les élèves sur des sujets qui font pourtant aujourd’hui la une des journaux  : «  Faut-il instaurer une TVA sociale  ?  », «  Est-il souhaitable de mettre en œuvre des mesures protectionnistes  ?  », «  La Banque centrale européenne doit-elle financer les dettes publiques  ?  », «  Les classes moyennes sont-elles en train de s’appauvrir  ?  ». Un petit échantillon de questions dont les élèves, en SES, apprennent à se saisir en confrontant les arguments en présence afin de ne pas succomber aux dogmatismes quels qu’ils soient.

Les lycéens sont-ils trop jeunes pour s’interroger sur le monde qui les entoure  ? N’y aurait-il plus de débat dans le champ scientifique sur ces questions cruciales  ? Le ministère voudrait-il cantonner l’école, qui doit viser l’autonomie des citoyens en devenir, à une simple courroie de transmission de vérités supposées définitives que les élèves n’auraient plus qu’à réciter sans recul critique  ?

De quelle école notre société a-t-elle besoin  ? C’est la question préalable qui doit présider aux choix des contenus, des modalités d’évaluation, des conditions d’enseignement et des pratiques pédagogiques de tout enseignement. À cet égard, les SES méritent bien mieux qu’un statut d’enseignement d’exploration en seconde, cantonné à quatre-vingt-dix minutes par semaine, le plus souvent dans des classes surchargées sans possibilité de travailler en groupes réduits. Il s’agit là d’un enjeu démocratique essentiel.

Marjorie Galy et Erwan Le Nader

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales