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Les experts au chevet des SES en phase terminale (Blogosphère)

Jean Gadrey - 22/03/2011


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On sait donc ce que le super groupe de réforme des programmes de SES (Sciences économiques et sociales) propose pour la classe de terminale, achevant ainsi son œuvre de démolition pédagogique et de contre-révolution dogmatique déjà engagée pour les classes de seconde et de première.

Tout ce qu’il faut savoir sur les contenus est déjà sur les sites de l’APSES et sur celui de l’IDIES. Mais il faut aussi s’interroger sur le rôle joué par des « experts indépendants » dans des projets dont les enjeux sociaux sont majeurs, qu’il s’agisse de technologies à risques, de médicaments, d’analyse économique (voir le Conseil d’analyse économique, dont j’ai déjà parlé), ou de programmes d’enseignement.

On nous a dit en effet dans le cas présent qu’un groupe d’experts présidé par Jacques Le Cacheux, économiste à l’OFCE, est forcément « ouvert et pluraliste » vu que l’OFCE est classée « à gauche », que Le Cacheux écrit dans Alternatives économiques, etc.

Examinons la composition de ce petit groupe d’experts désigné par le Ministère pour faire passer une réforme exigée d’abord par la droite et le patronat, représentés en haut lieu par Michel Pébereau, banquier, omniprésent ami de notre omniprésident, qui se bat depuis des années pour « un enseignement où la concurrence est la règle du jeu, où la création de richesses est un préalable à la distribution de richesses, et où le marché assure la régulation de l’économie au quotidien » (voir mon billet « SOS SES »)

Voici donc les membres de ce groupe. D’abord trois universitaires, pas forcément choisis au hasard :

1) Didier Marteau (professeur à l’ESCP). Voici ce qu’on trouve sur Wikipedia : … spécialiste des marchés d’options, il a contribué au développement du marché des dérivés climatiques en France, a travaillé 10 ans dans le département Marchés de capitaux de la Banque Indosuez et 7 ans chez Arthur Andersen puis Ernst & Young à la Division Finance, il est actuellement Directeur du développement de l’unité Risques financiers, matières premières et climatiques d’ Aon France. Il a également été chargé par Christine Lagarde de rédiger un rapport intitulé “Normes comptables et crise financière”, etc. En bref, un spécialiste de la finance spéculative.

2) Bernard Valade, sociologue à la Sorbonne, mais pas n’importe quel sociologue : proche de la pensée de Raymond Boudon, le chef de file français de l’individualisme méthodologique, dont il est écrit dans Wikipedia que « Pour Boudon, les explications sociologiques qui font appel à des concepts comme l’habitus, comme celle de Pierre Bourdieu, ou de « forces sociales » (tel Durkheim) sont des « boites noires » qui relèvent de la tautologie : elles n’ont aucune véritable propriété explicative ». Pas de risque donc qu’on mette en avant les classes sociales.

Rappel : le sociologue François Dubet avait démissionné il y a un an du groupe d’experts, en disant : “J’ai le sentiment que la perspective sociologique… ressort très appauvrie”… Je regrette que le projet de mêler les approches économiques et sociologiques sur les mêmes objets ait été très affaibli”… “le Cabinet du ministère a sensiblement transformé notre projet”.

3) Yves Deloye (Politiste à la Sorbonne et à Sciences Po Bordeaux) En février 2010, il avait été très sévère sur le programme de seconde (issu d’un groupe dont il n’était pas membre), avec des arguments proches de ceux de l’APSES : « LE
 CHOIX
 A
 ETE
 FAIT
 DE
 REFONDAMENTALISER
 LE
 PROGRAMME
 AUTOUR
 D’UNE
 VISION
 TRES
 RESTRICTIVE
 DES
 SCIENCES
 ECONOMIQUES…
Les nouveaux programmes marquent
 UN
 RETOUR
 EN
 ARRIERE
 par
 rapport
 à
 une
 tendance
 lourde
 des
 enseignements
 de
 SES
 d’être
 à
 la
 fois
 transdisciplinaires
 et
 largement
 en
 prise
 avec
 des
 questions
 concrètes
… ». Depuis qu’il a intégré le groupe d’experts, il n’a pris aucune distance avec les conclusions de ses travaux.

Viennent ensuite deux inspecteurs de SES : Jean Etienne et Anne-Marie Dreiszker

Je ne les connais pas. Je peux juste supposer qu’avec le Ministère qu’on a, ils n’ont pas été choisis totalement au hasard. Jean Etienne, doyen de l’inspection générale des SES, a droit, sur le site du Ministère, à une vidéo de lui en l’honneur de la LOLF (le management privé appliqué aux services publics) dans l’éducation, jusqu’au niveau des établissements. Et, toujours par hasard, on voit souvent son nom à côté de celui de Michel Pébereau, pour ouvrir ensemble des colloques, au CODICE (Conseil de Diffusion de la Culture Economique), aux « entretiens Louis le Grand », etc.

On trouve quatre professeurs de SES : Alain Beitone, Laurent Braquet et deux autres professeurs désignés par l’inspection.

Alain Beitone avait publié, en réponse à une analyse de l’APSES, une lettre où il défendait en bloc les nouveaux programmes, le groupe d’experts et son président « de gauche ». La présidente de l’APSES, forte du soutien de la majorité des professeurs et des associations d’universitaires, avait répondu ceci (courts extraits) : « Monsieur Beitone prétend balayer d’un revers de main la disparition de la notion de classe sociale du programme de première… Cette notion était-elle à ce point taboue pour ceux qui ont rédigé ce programme ? Alors qu’avec les programmes précédents les élèves découvraient dès la seconde la classification socioprofessionnelle de l’INSEE [qui n’apparaît - en pointillé - qu’en terminale, JG], avant d’aborder en première la pluralité des débats théoriques autour de la notion de classe sociale… ils seront réduits l’année prochaine à aborder les groupes sociaux en première à travers les notions de « groupe primaire et secondaire », de « groupe d’intérêt », de « passager clandestin » et « d’incitations sélectives ».

Quant à Laurent Braquet, formé par Alain Beitone, il se trouve – à nouveau un hasard – qu’il rédige des supports de cours pour le site Melchior, site à destination des professeurs et élèves de SES financé par l’Institut de l’entreprise présidé par… Michel Pébereau. Une réaction de lui sur le site de l’APSES indique une tendance au repli disciplinaire : « Le plus important me paraît de les initier progressivement aux acquis des différentes disciplines constitutives des Sciences économiques et sociales de manière claire, au détriment de certaines approches [suivez mon regard, JG] intriquant le politique, le social et l’économique »…

Reste Jacques Le Cacheux, président du groupe. Je l’ai pas mal côtoyé au sein de la « commission Stiglitz », dont il était l’un des rapporteurs. Il y a été très en pointe pour défendre des indicateurs « monétarisés » (tout transformer en mesures monétaires : le capital d’éducation, le capital naturel, etc.), dont certains invraisemblables, comme l’ENA (épargne nette ajustée) de la Banque mondiale, au motif qu’il s’agissait des seuls indicateurs fondés en théorie économique (au demeurant néoclassique). Avec de telles visions, on comprend que l’IDH (banni des futurs programmes) soit considéré comme du bricolage, tout comme l’empreinte écologique, qu’il a accusée de tous les défauts. Il a été le plus économiste, au sens étroit, des participants à la commission.

Mais au fond, même s’il est vrai que la composition de ce groupe est plus que biaisée et que cela explique ses conclusions, le seul problème est-il là ? Je ne le crois pas. Une grande question est celle de l’expertocratie contre la démocratie. Un groupe moins marqué que celui-là, s’il n’est qu’un groupe d’experts, ne produira, en vase clos, que des programmes d’experts. Nous avons eu exactement le même problème avec la « commission Stigliz ». Il nous faut d’autres procédures impliquant vraiment les parties prenantes de toute réforme ou de tout grand choix scientifique et technique.

Devinette pour conclure. Qui a déclaré le 27 janvier 2009 : « Il y a une filière économique pour vos enfants. C’est une blague. Parce que la filière économique ES, mettez vos enfants dedans, et ils ne peuvent pas se permettre de se présenter dans les meilleures écoles économiques. Alors qu’est-ce que cela veut dire ? On dit à son gosse, fais la filière économique, tu pourras faire de l’économie et à l’arrivée ils ne peuvent pas se présenter. Ce n’est pas admissible ». Réponse : Nicolas Sarkozy.

Bonne blague en effet quand on sait que cette filière a de bons résultats aussi bien en termes de débouchés vers des études supérieures au demeurant diversifiées qu’en termes de résultats ultérieurs en fac (voir ce lien ! )

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales