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Intervention de l’APSES au congrès de l’AFEP

Intervention d’Erwan Le Nader, co-secrétaire général de l’APSES, dans l’atelier « Enseignement et sciences sociales », lors du congrès de l’AFEP, 10 décembre 2010

Je remercie l’AFEP d’avoir invité l’APSES à participer à cet atelier « Enseignement et sciences sociales ». Cette question est d’une brûlante actualité pour nous, professeurs de SES dans le secondaire, car depuis l’an dernier avec la mise en place de la réforme des lycées, l’ensemble des programmes de SES est en train d’être réécrit : un nouveau programme de seconde s’applique actuellement dans les classes, un nouveau programme de première vient d’être publié pour application à la rentrée prochaine, et un nouveau programme de terminale est en cours d’élaboration.

Je souhaiterais montrer ici en quoi ces évolutions de programmes sont particulièrement inquiétantes, aussi bien pour l’enseignement secondaire que pour l’enseignement supérieur, et montrer que, mêmes si elles se situent à des niveaux différents, l’AFEP et l’APSES font finalement face à problèmes homologues.

Les évolutions récentes des programmes de SES se traduisent par un recul inquiétant du pluralisme dans toutes ses dimensions

André Orléan, lors de son allocution lors de la journée de lancement de l’AFEP l’an dernier, annonçait que l’AFEP avait pour objectif une défense du pluralisme « selon trois axes : pluralisme des approches conceptuelles, pluralisme des points de vue, pluralisme des disciplines. » Dans les nouveaux programmes de SES, on constate un recul inquiétant du pluralisme dans ces 3 dimensions.

Un recul du pluralisme des approches conceptuelles

L’idée du pluralisme des approches conceptuelles développée par André Orléan était que « le débat sur ce que sont les concepts de base de l’économie n’est pas clos. À côté du courant néo-classique, existent d’autres traditions de pensée également fécondes, également légitimes, en vrac : l’institutionnalisme, le keynésianisme, le marxisme, l’évolutionnisme, etc. »

Dans le nouveau programme de SES en première ES, on retrouve au contraire l’idée maintes fois entendue qu’il y a des concepts qui ne font plus débat. On retrouve cette idée dès le début du programme qui définit LA démarche de l’économiste au singulier, où il s’agit avant tout de mettre « l’accent sur le raisonnement coût-bénéfice qui est au coeur de l’analyse économique ». 6 notions doivent d’ailleurs être maîtrisées par les élèves : « Rareté, choix, incitations, contraintes, coût d’opportunité, modèle ». Ces notions sont importantes et font déjà partie des programmes du lycée. Mais pourquoi vouloir réduire les démarches des économistes à elles-seules ? Pourquoi, par exemple, ne pas considérer que la notion de convention fait partie des démarches des économistes ?

L’instance sur une démarche unique va de pair avec un recul du pluralisme théorique, puisque le programme évacue soigneusement de nombreux débats. Je ne prendrai ici qu’un seul exemple, avec l’un des premiers thèmes du nouveau programme de première, dont je vous lis un extrait : 1.2 Pourquoi acheter à d’autres ce que l’on pourrait faire soi-même ? « On introduira [...] les notions d’avantage absolu et d’avantage comparatif [...].On mettra en évidence les avantages [...] du développement des échanges, notamment entre nations. » Voici donc un programme qui invite à présenter les avantages de l’échange international en 3 heures sans laisser le temps de s’interroger sur de possibles limites.

Un recul du pluralisme des points de vue

L’idée du pluralisme des points de vue développée par André Orléan était que « l’économie ne se résume pas à la théorie économique au sens étroit. Il est d’autres manières de faire avancer les connaissances, [notamment] l’histoire de la pensée économique, l’histoire des faits économiques »

En ce qui concerne l’histoire de la pensée, elle était actuellement explicitement au programme en option en terminale ES, mais cette option va disparaître avec la réforme des lycées. Mais un autre moyen par lequel les enseignants avaient souvent l’occasion d’aborder l’histoire de la pensée dans les programmes de tronc commun, était de le faire à l’occasion de la présentation de débats, de controverses. Mais comme de nombreux débats sont occultés dans le nouveau programme de première, il va être de plus en plus difficile de le faire. Mais si nous ne présentons pas les sciences comme des constructions historiques, il y a un risque fort que les élèves considèrent les résultats des sciences sociales comme des vérités révélées.

Par ailleurs, l’étude des faits économiques et sociaux (dans l’histoire et dans le temps actuel) ont toujours occupé une place importante dans l’enseignement de SES. La raison en est à la fois pédagogique (cela permet d’intéresser davantage les élèves) et scientifique (étudier la réalité économique et sociale est un moyen efficace pour initier les élèves à la formulation d’hypothèses, et leur montrer que les théories doivent passer l’épreuve des faits). Mais le groupe d’experts a produit le programme de première le plus long et le plus dense jamais écrit  : 33 thèmes, (une année scolaire compte moins de 30 semaines effectives de cours) avec de surcroît, dans chaque thème, une densité en notions et références théoriques qui atteint un niveau record.

Concrètement, cela signifie qu’en moyenne, chaque thème devra être traité en 4 heures environ. L’étude de la réalité économique et sociale ou la mise en contexte historique d’une question scientifique, seront rendues beaucoup plus difficiles. De fait, cet encyclopédisme interdira de mettre en œuvre des pratiques pédagogiques diversifiées et adaptées au profil de sa classe.

Un recul du pluralisme des disciplines

L’idée du pluralisme des points de vue développée par André Orléan était enfin de « signifier que l’économie appartient aux sciences sociales et doit renforcer ses liens avec celles-ci »

Mais au lieu de renforcer les liens entre sciences sociales, le nouveau programme de première les cloisonne à l’excès, puisqu’il s’agit d’étudier de l’économie pendant 18 semaines (jusqu’en février), puis de la sociologie et de la science politique pendant 12 semaines jusqu’en juin. Un dialogue entre les différents sciences sociales n’est prévu que pendant 4 semaines l’entreprise et l’Etat, mais seulement s’il reste du temps, au mois de juin, ce qui est peu probable.

Cette séparation conduit à des insuffisances graves pour la compréhension des phénomènes économiques et sociaux par les élèves. Ainsi, en début d’année le thème sur les choix de consommation est vu sous l’angle exclusif de la microéconomie  :

1.1 Dans un monde aux ressources limitées, comment faire des choix ? « À partir d’exemples simples (choix de forfaits téléphoniques, [...].), on introduira les notions de rareté et d’utilité marginale, [...]. On s’appuiera sur une représentation graphique simple de la contrainte budgétaire pour caractériser les principaux déterminants des choix, sans évoquer les courbes d’indifférence. Il s’agit d’illustrer la démarche de l’économiste qui modélise des situations dans lesquelles les individus sont confrontés à la nécessité de faire des choix de consommation (...). »

Tout est dit : l’étude de la consommation est en fait reléguée reléguées au rang « d’illustration » de LA démarche de l’économiste. Alors qu’au contraire pour nous, les SES doivent utiliser les théories des sciences sociales comme instrument de compréhension de la réalité économique et sociale, et pas l’inverse.

Si on veut que les élèves s’intéressent à la consommation et la comprennent, il ne suffit "d’insister sur la subjectivité des goûts". Il faut mobiliser les analyses, sociologiques notamment, sur la construction sociale des goûts. Sinon, je vous garantis que les élèves vont nous regarder étrangement lorsque nous allons leur expliquer qu’ils ont choisi leur forfait téléphonique uniquement par un calcul d’utilité marginale.

Je concluerai avec l’idée que ce recul du pluralisme dans l’enseignement secondaire ne peut pas être sans conséquence sur l’enseignement supérieur.

Les élèves de ES représentent aujourd’hui 42% des élèves de classes préparatoires aux écoles de management, 44% des effectifs des premiers cycles de droit et sciences politiques, et également 44% de ceux de sciences économiques et de gestion. Leur formation dans le secondaire ne peut pas être sans influence sur leurs choix d’orientation dans le supérieur.

Les enseignants de SES sont très mobilisés contre les évolutions de programme. Il y a à ce jour près de 2500 professeurs de SES, soit près de la moitié, qui ont signé une pétition demandant un moratoire sur l’application de ce nouveau programme de première. Mais notre action ne peut être entendue, pour ce programme comme pour le programme de terminale à venir, que si les critiques rencontrent un écho fort dans la communauté scientifique. Nous avons pu compter sur le soutien de l’AFEP dans nos revendications, notamment par des communiqués de presse, et nous espérons que nos associations pourront renforcer ces liens pour défendre les valeurs qui nous sont communes, notamment celles du pluralisme.

Erwan Le Nader Co-secrétaire général de l’APSES Enseignant de SES au lycée Gutenberg de Créteil (94)

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