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Intervention de Marjorie Galy aux Journées de l’Economie (sur l’enseignement de l’économie au lycée)

Le texte de l’intervention de Marjorie Galy, présidente de l’APSES, aux Journées de l’économie de Lyon du 9 novembre 2010, lors de la table ronde organisée par l’IDIES consacrée à l’enseignement de l’économie

Je tiens tout d’abord à remercier l’IDIES d’avoir organisé cette discussion nécessaire sur l’enseignement de l’économie.

Il y a beaucoup à dire sur le sujet mais je limiterai mon intervention aux anomalies du nouveau programme de SES de première applicable en 2011 parce qu’il est emblématique des changements radicaux qui touchent notre enseignement dans la réforme du lycée.

Je tiens d’abord à souligner que si je suis seule « de ce coté » à cette tribune, il y a à ce jour plus de 2300 professeurs de SES qui ont signé une pétition demandant un moratoire sur l’application de ce nouveau programme (10 Académies déjà où le taux de signataires dépasse 50%). Et nous recevons de nouvelles signatures chaque jour depuis la rentrée.

Ce nouveau programme de première comporte de nombreux défauts mais je vais me limiter à en présenter quatre :
- Il est encyclopédique et désincarné
- Sa structure cloisonne à l’excès l’économie des autres sciences sociales
- Le pluralisme théorique y recule
- Et il impose un appauvrissement pédagogique

1 Concernant le caractère encyclopédique, alors que, je le rappelle, la principale préconisation du rapport Guesnerie était de réduire l’ambition et la taille des programmes de SES, le groupe d’experts a produit le programme le plus long et le plus dense jamais écrit : 33 chapitres, (une année scolaire compte moins de 30 semaines effectives de cours) avec de surcroît, dans chaque chapitre, une densité en notions et références théoriques qui atteint un niveau record.

Concrètement, cela signifie qu’en moyenne, chaque chapitre devra être traité en 4 heures environ (évaluation comprise).

En conséquence, les parties descriptives qu’on trouve jusqu’à présent dans les programmes, j’entends par là le cadrage statistique (comme peut le faire l’INSEE dans ses synthèses grand public) ou la mise en contexte historique d’une question scientifique, sont désormais quasi inexistantes. C’est comme si les concepteurs du nouveau programme présupposaient que les élèves de première possèdent déjà la culture économique et sociale suffisante pour pouvoir se passer des éléments empiriques qu’il s’agirait pourtant d’expliquer pour mieux faire passer les notions.

De fait donc, cet encyclopédisme interdira de mettre en oeuvre des pratiques pédagogiques diversifiées et adaptées au profil de sa classe comme :
- le travail régulier sur documents statistiques,
- l’apprentissage de l’argumentation,
- le temps de la remédiation,
- la réalisation d’une mini-enquête ou d’une visite d’entreprise,
- l’apprentissage de la recherche documentaire etc.

Car la façon la plus rapide de faire cours pour boucler un programme pléthorique est bien celle du cours d’amphithéâtre : le professeur déroule magistralement son savoir, les élèves écoutent et notent. Évidemment ce n’est pas ce que nous jugeons le plus formateur et le plus adapté aux lycéens (et nos élèves ne manqueront pas de nous le faire rapidement, voire bruyamment, remarquer !)

2. Deuxième critique. Cette densité inédite du programme fait système avec tous les autres défauts, notamment le recul du pluralisme théorique et l’isolement excessif de l’économie des autres sciences sociales. Ce cloisonnement des sciences sociales est poussé à l’excès dans ce programme, puisqu’il s’agit d’étudier de l’économie jusqu’en mars, puis de la sociologie et de la science politique jusqu’en mai, et enfin de permettre 2 regards croisés seulement : sur l’entreprise et l’Etat… s’il nous reste du temps, au mois de juin, ce qui est peu probable.

Cette séparation, selon le préambule du programme, serait un gage de parcimonie et de clarté pour les élèves. Pourtant elle conduit justement à ce qu’elle veut combattre : des redondances absurdes du point de vue de l’allègement et de la cohérence pour les élèves :
- ainsi, en début d’année le chapitre sur les choix de consommation vus sous l’angle exclusif de l’économie empêche d’apporter un éclairage sociologique sur les déterminants de la consommation ; il y a là de toute évidence un appauvrissement de l’étude de la réalité économique et sociale. Je vous garantis que les élèves vont nous regarder étrangement lorsque nous allons leur expliquer qu’ils ont choisi leur forfait téléphonique uniquement par un calcul d’utilité marginale !
- Ce cloisonnement aboutit également à l’absurdité de scinder en 3 chapitres distincts l’étude d’un même objet : par exemple, l’étude de l’Etat est éclatée en trois items : d’abord ses fonctions régulatrices dans la partie économique, puis bien plus tard sa genèse dans la partie science politique, et plus tard encore son rôle en matière d’intégration et de cohésion sociale dans les « regards croisés » en fin d’année.

3. Troisième critique, ce programme trop dense escamote de nombreux débats théoriques, pourtant au fondement des progrès de toute science. En voici seulement 3 exemples :
- le programme invite à présenter les avantages de l’échange international en 3 heures sans laisser le temps de s’interroger sur de possibles limites ;
- on doit montrer les moyens d’action des banques centrales sans avoir le temps de présenter les controverses sur les politiques monétaires. Pourtant, ces dernières font l’actualité quasi quotidienne depuis la survenue de la crise ;
- on aborde les limites du Marché mais pas les limites de l’intervention de l’Etat

Donc, à la fois ce programme ignore la faisabilité pédagogique, ce n’est pas un programme pour les élèves ; et, par son refus d’ancrer les savoirs dans des débats, il est aussi antiscientifique.

4. La 4ème et dernière critique que j’exposerai ici, réside dans ce que Philippe Meirieu nomme la « pédagogie des préalables ». Ce dogme pédagogique en vogue actuellement, de la maternelle au lycée, en appelle au bon sens, en préconisant d’aller du simple au complexe. Ainsi, le programme débute par une grande partie économique désincarnée où les élèves médusés doivent découvrir, ex nihilo, les notions qui peuplent les manuels des universités américaines : l’utilité marginale, la contrainte budgétaire, les avantages comparatifs, les gains à l’échange, l’équilibre emploi-ressources etc.

Toutes ces notions sont déjà présentes dans les programmes actuels mais elles sont distillées tout au long de l’année non pour elles-mêmes et d’un seul bloc, mais progressivement pour appréhender et comprendre des enjeux de société.

Dans ce programme, les questionnements sur les enjeux contemporains, quand ils sont présents, ne le sont au mieux qu’au titre d’illustration, mais sont le plus souvent absents, alors même qu’ils sont au fondement de la curiosité et de la motivation des élèves.

Cette conception simpliste de l’apprentissage, conduit, en singeant les programmes universitaires, à renverser les finalités de l’enseignement des SES en négligeant la formation citoyenne et intellectuelle des élèves.

Le lycée doit-il former des citoyens éclairés, des salariés capables de décoder l’information économique et sociale… ou le lycée doit-il dès la classe première préparer directement à l’entrée en Master d’économie ?

En plus de la défiance des professeurs du secondaire, le programme de première a été critiqué par la quasi-totalité des associations d’enseignants et chercheurs du supérieur. Voici un court extrait d’une de ces critiques : « Non seulement, à certains égards, ce programme s’apparente à un abrégé des enseignements de premier cycle universitaire en économie, mais il est insuffisamment ancré dans les interrogations que suscite l’activité économique, aujourd’hui, et qui ne peuvent manquer de se poser à tout lycéen. Or, il ne peut s’agir de faire de l’enseignement de l’économie au lycée un décalque aride de l’enseignement proposé à l’Université. »

C’est l’Association Française de Science Economique qui a formulé cette critique à propos de la première version du programme en juin 2010.

C’est l’Association Française de Science Economique qui a formulé cette critique à propos de la première version du programme en juin 2010. Certes depuis l’AFSE a exprimé son soutien à la deuxième version du programme mais cette critique garde à nos yeux toute sa pertinence car les amendements du groupe d’experts ont été bien trop limités face à la profondeur des défauts..

5. Avant de conclure, je voudrais faire 2 remarques.
- La 1ère : la plupart des critiques que j’ai exposées tiennent aux conditions inédites dans lesquelles le groupe d’experts présidé par Jacques Le Cacheux a dû travailler. 3 Le Ministère a, en effet, imposé un raccourcissement sans précédent des délais de confection des programmes : 6 semaines au lieu de 10 mois au moins précédemment.

La taille et donc la représentativité du groupe en ont pâti, sachant qu’en outre, pour les SES, le ministère a demandé que le groupe d’experts fasse table rase des programmes précédents et parte d’une feuille blanche, donc à l’aveugle, sans aucun travail d’évaluation de l’existant.

Le destin d’une telle configuration était donc plus que prévisible : comment en effet produire un nouveau programme de A à Z en seulement 6 semaines ? La cohérence et la qualité scientifique mais aussi la faisabilité pédagogique ne pouvaient qu’en pâtir. Cet état de fait a d’ailleurs conduit le président de l’Apses à démissionner du groupe d’experts.

- 2ème remarque : les évolutions qu’impose ce nouveau programme de première vont à rebours de tout ce qui se fait actuellement dans les autres disciplines au lycée. Voilà ce qu’on pouvait lire dans le préambule d’un programme de lycée, je vous demande de deviner de quelle époque et de quelle discipline scolaire est tirée cette citation : « Le croisement des regards disciplinaires vise à éduquer à une approche systémique et à développer des aptitudes adaptées au traitement de la complexité : prendre conscience de la multiplicité des approches, s’interroger de façon à multiplier les éclairages, rechercher des explications dans différents domaines avant d’en confronter les implications ». Réponse : du préambule du nouveau programme de sciences pour les séries L et ES, donc celui de 2010. (Étonnant, non ?)

Malheureusement on ne lit plus rien de tel dans les préambules des nouveaux programmes de SES, preuve qu’en SES désormais nous allons à contre-courant, non seulement de la façon d’enseigner en SES mais aussi dans les autres disciplines du lycée.

***

Pour terminer, je tiens à témoigner que ce programme est perçu par nombre d’entre nous comme une sorte de punition collective. Il est vécu comme un déni de notre éthique professionnelle et un mépris de notre expertise pédagogique forgée depuis 40 ans.

Il incarne donc une sorte d’anti-programme de SES qui nous empêcherait de continuer à faire correctement notre métier c’est-à-dire de faire découvrir et aimer les sciences économiques et sociales aux lycéens et ainsi de participer à la mission première de l’Ecole : former des citoyens.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales