articles de ce dossier
articles de la même rubrique

La vérité sur... le nouveau programme d’économie (revue de presse)

Challenges, 14 octobre 2010


A lire aussi sur www.challenges.fr

La réforme de l’enseignement économique au lycée réveille d’anciennes querelles entre libéraux et partisans de l’intervention de l’Etat.

Est-on libre dans ses choix amoureux ? L’amour, une histoire de gros sous ? Voici comment s’ouvre le manuel Bordas 2010 de sciences économiques et sociales (SES) destiné aux élèves de seconde. Il s’agit de leur faire comprendre quel peut être le regard sur un même thème du sociologue d’une part, et de l’économiste d’autre part. Bien distinguer les deux disciplines, économie et sociologie, c’est l’un des points forts de la réforme de l’enseignement de l’économie au lycée, votée en avril pour les classes de seconde, et applicable depuis la rentrée. Les élèves débarquant au lycée n’ont certainement pas la moindre idée de la violente polémique qui a accompagné cette évolution. La publication en janvier du projet de programme a en effet suscité de très vives réactions, notamment la démission de François Dubet, le seul sociologue qui ait participé à l’élaboration des programmes. « L’entreprise apparaît moins comme un monde du travail, comme un monde social, que sous la forme d’une unité de production plus ou moins adaptée à des environnements mouvants », regrettait-il dans sa lettre de démission.

Enseignement décrié

Le traitement réservé à l’entreprise était l’un des principaux reproches faits aux manuels d’économie, l’autre étant le « biais idéologique » dont ils étaient imprégnés, tirant plutôt vers la pensée marxiste que vers celle des ultralibéraux. La mission présidée par Roger Guesnerie, chargé en 2008 par Xavier Darcos, alors ministre de l’Education nationale, de procéder à « l’audit des manuels et programmes de sciences économiques et sociales du lycée », avait d’ailleurs appelé au respect de la « laïcité intellectuelle ». De quoi réjouir les contempteurs de l’enseignement de l’économie au lycée, qui serait à l’origine de l’incompréhension des Français à l’égard des mécanismes de marché. Le plus engagé est sans doute Michel Pébereau, le président de BNP Paribas, par ailleurs président de l’Institut de l’entreprise, un think tank qui organise début novembre ses Entretiens au lycée Louis-le-Grand en présence d’enseignants, de chefs d’entreprise et du ministre de l’Education nationale, Luc Chatel. Le 29 septembre, lors d’un cocktail réservé à la presse par BNP Paribas, dans les locaux de la Sorbonne, autre lieu symbolique, le banquier, d’ordinaire si maître de lui, s’emporte. « Faisons de l’économie, pas de l’idéologie, assène-t-il. Sinon, nos enfants connaîtront la pauvreté qu’ils redoutent. » Il faut donc en finir avec les aberrations contenues dans les manuels. Michel Pébereau cite en général un exemple pour appuyer sa démonstration, tout comme Roger Guesnerie dans le dernier numéro de la Revue d’économie financière : c’est celui du marché du travail illustré par le marché aux esclaves, figurant dans le manuel Hatier 2007. Il s’agit en fait d’une photo parmi d’autres, le tout accompagné d’une citation du très libéral Prix Nobel Milton Friedman. On pourrait aussi citer, en contre-exemple, le manuel publié par Bréal l’année suivante dans lequel figurent deux pages sur... BNP Paribas en Chine.

Enseignants mobilisés

Mais cela ne suffit pas à calmer Michel Pébereau qui, lors d’un discours prononcé à la chambre de commerce de Paris en 2006, s’était exprimé en faveur d’un enseignement où la « concurrence est la règle du jeu et où le marché assure la régulation de l’économie ». L’Institut de l’entreprise est allé jusqu’à créer un « contre-manuel », intitulé Melchior, accessible sur Internet et qui propose des « ressources pédagogiques » pour les professeurs de SES. Quant au ministère de l’Education nationale, il a passé dès 2001 un accord avec ledit Institut pour former les professeurs qui le souhaitent au monde de l’entreprise. Il n’en fallait pas plus pour réveiller un combat idéologique aussi vieux que le premier cours d’économie dispensé à Bordeaux en 1877, où partisans du marché et de la concurrence s’opposaient déjà à ceux favorables à l’intervention de l’Etat. Car, du côté des enseignants, le discours s’est aussi radicalisé. Le 16 octobre, l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses) organise une assemblée générale extraordinaire au cours de laquelle ses membres devront voter soit la résistance, soit la désobéissance pédagogique. Il s’agit de protester contre le programme de première, qui sera appliqué à la rentrée prochaine. « Entrer en désobéissance est une décision lourde, admet Rémi Jeannin, secrétaire général adjoint de l’Apses. Nous n’avons pas été entendus et le programme nous paraît inapplicable. »

Elèves déboussolés

Séparation trop stricte entre les différentes sciences sociales, marginalisation des questions contemporaines, imitation pâle et inadaptée des cours donnés dans le supérieur, recul inquiétant du pluralisme théorique : telles sont les critiques de l’Apses sur ce programme qui met clairement l’accent sur la microéconomie. « Nous avons voulu donner aux élèves les outils nécessaires pour comprendre, explique calmement Jacques Le Cacheux, économiste et président du groupe d’experts qui a élaboré le programme. Ils pourront ainsi mieux traiter les grands sujets macroéconomiques abordés en terminale. » Les regards « croisés » entre les économistes et les sociologues seront réduits à la portion congrue, ce qui hérisse nombre de professeurs de lycée. Jacques Le Cacheux s’étonne cependant de la violence de l’Apses, qui le soupçonne d’être manipulé par le gouvernement et de vouloir faire passer une réforme inique dans un contexte social difficile. « J’ai d’abord été traité d’idéologue, puis d’idiot utile », explique-t-il. Au-delà des crispations idéologiques, certains professeurs s’inquiètent de l’aridité du nouvel enseignement. « Nous avons fait des efforts considérables depuis des années pour intéresser les élèves, explique Pierre-Pascal Boulanger, qui enseigne au lycée Turgot à Paris et n’hésite pas à faire venir des chefs d’entreprise dans les classes. Avec ces nouveaux programmes, j’ai peur que ces efforts soient laminés. » Une inquiétude sans doute alimentée par la pagaille qu’a déjà entraînée la réforme des programmes de seconde, votée à la hussarde. Les régions, prises de court, n’ont pu adopter les budgets pour les achats de manuels : nombre d’entre eux ne seront disponibles au mieux qu’en décembre. Pas idéal pour entamer la révolution des esprits chez les petits homo economicus.

Irène Inchauspé

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales