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La faute aux délocalisations ? (Revue de presse)

LEMONDE.FR | 22.07.10


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Chronique d’abonnés La faute aux délocalisations ? par Alain Santino, Professeur de Sciences Economiques et Sociales Le Monde, 22.07.10

Les sciences sociales ont pour particularité d’être peu prises au sérieux ; elles ne permettraient pas de prédire, seraient traversées par des positions idéologiques contradictoires, seraient au service des dominants (pour l’économie), ou au service des intellectuels de gauche (pour la sociologie). Bref, elles ne constitueraient pas réellement des sciences. Prenant pour objet de recherche des sujets brûlants (le chômage, l’intégration, la mondialisation, la délinquance), elles seraient forcément vouées à rendre compte de positions subjectives.

La conséquence directe de cette vision des sciences sociales est que tout le monde peut s’autoriser à s’autoproclamer économiste. Imagine-t-on Éric Zemmour discourir sur la mécanique des fluides, la génétique, ou l’astrophysique ? Cela n’étonne pour autant personne que le polémiste se permette d’aborder les grandes problématiques économiques, et d’asséner des « vérités » sur le ton de l’évidence. Car là où le scientifique doute, l’éditorialiste assène. C’est son boulot.

Or, quelle est cette vision du monde, bien close, bien sûre d’elle-même qui est aujourd’hui dominante ? Il me semble qu’il ne s’agit plus d’une vulgate libérale, mais plutôt d’une réinterprétation droitière, décliniste, de la vulgate marxiste. En voici quelques traits : l’économie française, menacée par la mondialisation, serait vouée au déclin à cause des délocalisations ; l’emploi, conçu comme un stock, aurait tendance à partir en Chine, et les masses populaires constitueraient une armée de réserve qui devra bien un jour s’adapter et travailler à n’importe quel prix. Le politique serait impuissant, obéissant aux lois économiques qui le dépassent. Rajoutez quelques phrases piquantes et haineuses sur les « bobos », quelques saillies dénonçant le « politiquement correct », et vous obtiendrez un discours fort convaincant, parce qu’il recèle des accents d’évidence, de bon sens. On a envie d’y croire.

Pour autant, cette vision du monde économique est réfutée par un certain nombre de faits. L’embêtant avec la réalité, c’est qu’elle a toujours du mal à rentrer dans les cases faites pour l’appréhender. C’est pour cette raison que la science avance, continuellement. La science est cet aller-retour continuel qui va de la théorie à l’observation, et de l’observation à la théorie.

Qu’observent les économistes, précisément ? Les emplois quittent-ils la France pour la Chine massivement ? Une étude de l’INSEE a montré que 13500 emplois ont été délocalisés par an en moyenne de 1995 à 2001, ce qui représente une part très faible de l’emploi détruit chaque année. Par ailleurs, l’idée que la mondialisation entraine mécaniquement un recours aux délocalisations est battue en brèche par les recherches menées par S. Berger sur 500 grandes entreprises mondiales. Les capitaux quittent-ils la France pour la Chine ? En 2005, la France se situait à la 4e place mondiale en matière d’investissements directs étrangers sur son territoire. Et les investissements français à l’étranger se sont réalisés essentiellement dans la Zone Euro. L’Union européenne est-elle submergée par les produits chinois ? En 1999, 62 % des importations des pays de l’Union Européenne provenaient de pays membres de l’U.E.

L’observation infirme donc l’opinion décliniste. Mais cette opinion a des effets sociaux certains ; elle permet de nourrir un certain fatalisme au sein des classes populaires : toute contestation syndicale est vaine puisque nos emplois sont menacés de délocalisation ; toute alternance est vaine puisque le pouvoir politique ne se situe pas là où on le croit. Au « tous pourris » des années Le Pen père succède le « tous impuissants » des années Le Pen fille. Mais finalement, rien ne change du côté de la droite libérale et/ou nationaliste : le déclinisme nourrit à la fois l’idée que les salariés doivent s’adapter aux exigences de l’époque s’ils veulent conserver leur emploi, et que seul un homme providentiel conscient de l’intérêt national pourra enrayer le déclin de la nation.

Face à ces offensives idéologiques, la position des économistes doit être de dénoncer les Diafoirus de l’économie, et de réaffirmer les exigences scientifiques en sciences sociales. À cet égard, il est important que les professeurs de sciences économiques et sociales (SES) réunis dans leur association, l’APSES, ne séparent pas la question de la formation du citoyen et celle de la formation aux sciences sociales, car c’est bien par la formation scientifique qu’avance l’adolescent dans la compréhension de son environnement social ; il ne peut progresser qu’à partir du moment où il réalise qu’il ne sait rien, car ce n’est pas l’absence d’idées sur le monde qui constitue un obstacle à sa compréhension, mais plutôt le trop-plein : « Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé » (Bachelard, La formation de l’esprit scientifique ).

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