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Programme de Première : la position de l’Association des Sociologues Enseignants du Supérieur

Communiqué du 14 juin 2010


Après en avoir pris connaissance et en avoir débattu en Assemblée Générale le 7 juin 2010, l’Association des Sociologues Enseignants du Supérieur (ASES) exprime sa très vive inquiétude face au nouveau programme de sciences économiques et sociales envisagé pour la classe de première au lycée. Cette réforme, élaborée sans véritable concertation avec les enseignants de sciences économiques et sociales des lycées et des universités, ni sans avoir tiré le bilan du programme antérieur, introduit un très net déséquilibre entre les disciplines au profit de l’économie (et au sein de celle-ci, les approches microéconomiques). Des notions centrales pour la connaissance des sociétés contemporaines comme celles d’inégalités, de classes sociales ou de stratification ont purement et simplement disparu du programme. Les notions de marché ou de chômage, qui étaient auparavant abordées de manière pluridisciplinaire sont désormais présentées comme des chasses gardées de la science économique, alors même que les recherches sociologiques sur ces thèmes se sont multipliées au cours des dernières années. Un tel cloisonnement des savoirs n’est pas de nature à susciter la curiosité intellectuelle des lycéens sur la réalité sociale qui les entoure (et les concerne déjà directement ou indirectement, dans leur environnement familial et social), ni à leur permettre de faire des ponts entre les différents domaines du savoir autour d’objets qui se prêtent par nature à une pluralité de regards. A rebours des acquis scientifiques mettant en évidence l’encastrement social des principales institutions économiques, il favorise de surcroît l’occultation des liens entre les politiques économiques et leurs conséquences sociales.

Au-delà, ce nouveau programme introduit une vision singulièrement biaisée de la sociologie en donnant une place démesurée aux démarches issues de l’individualisme méthodologique, prenant pour point de départ l’individu dans sa relation à ses divers groupes d’appartenance. En témoigne l’insistance mise sur des notions comme celles "d’effet émergent", de "groupe de référence", de "passager clandestin" ou encore de "capital social" (au sens où l’entend la sociologie des réseaux), qui ne sauraient résumer à elles seules la pluralité des démarches et des méthodes de la sociologie contemporaine, ni permettre aux lycéens de saisir les débats sociaux contemporains dans toute leur complexité. En dépit de ce qu’annonce le projet du 27 mai 2010, ce programme ne nous semble pas pouvoir « préparer [convenablement les lycéens] à la poursuite d’études post-baccalauréat » : il reviendra en effet aux enseignants du supérieur d’introduire dans leur programme, déjà chargé, des concepts et approches considérées aujourd’hui comme acquises. La « formation citoyenne », c’est-à-dire la possession d’outils permettant de comprendre les enjeux économiques, sociaux et politiques, apparaît enfin fortement appauvrie, sinon idéologiquement orientée.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales