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Profs de SES au bord du boycott (Revue de presse)

"C’est classe", le blog de Véronique Soulé (Libération)


Cent-soixante-dix notions en cent-soixante-dix heures : c’est ce que les élèves de première vont devoir ingurgiter dans le nouveau programme de SES (Sciences économiques et sociales). Pour ses concepteurs, à raison d’une notion par heure de cours, c’est jouable. Les profs de SES jugent, eux, le programme inacceptable et en préparent un alternatif.

On aura rarement autant parlé des SES. En décembre 2009, l’Apses (Association des professeurs de SES) proteste une première fois en découvrant les nouveaux horaires, réduits, de la discipline dans le cadre de la réforme du lycée. Les SES, devenues une "option d’exploration", passent de 2 heures et demie hebdomadaires pour les élèves (3 heures pour les profs dont 1heure en demi groupe), à 1 heure et demie.

En janvier, les enseignants se mobilisent à nouveau, cette fois contre le nouveau programme de seconde. En pleine crise, il "saute" carrément le chômage, l’emploi, le pouvoir d’achat. L’Apses obtient finalement le retour du chômage et quelques autres gestes. Mais rien sur les horaires.

Aujourd’hui, c’est le nouveau programme de première applicable en 2011-2012 - année de la mise en place de la nouvelle classe de première - qui est en cause. Mis en ligne le 27 mai sur le site du ministère de l’Education, il est soumis à consultation jusqu’au 16 juin. L’Apses réclame son retrait. A défaut, elle appellera au boycott.

Le 24 mai, le président de l’Apses, Sylvain David, a claqué la porte de la commission d’élaboration du programme où il siégeait. Motif : le travail est beaucoup trop précipité - un mois et demi et quatre réunions - pour une remise à plat sérieuse. Le résultat est que le nouveau programme "saborde une discipline" qui attire pourtant toujours plus de lycéens - cette année, la série ES (Economique et sociale) compte 32% des candidats au bac général, contre 51% pour la série S et 17% pour la série L.

Les SES, introduites avec la création de la section B en 1966, sont une discipline transversale qui allie économie, sociologie, anthropologie et science politique. Cette particularité a toujours agacé certains milieux, estimant que l’on ne parlait pas assez de l’entreprise, et en plus qu’on en parlait mal.

Dans le nouveau programme de première, les enseignants dénoncent justement le fait que l’on compartimente leur discipline, la dénaturant ainsi. On étudie d’abord l’économie qui a la part belle, surtout la microéconomie, puis la sociologie, puis la science politique, avant d’arriver à la fin à des "regards croisés" sur plusieurs thèmes.

De plus, on assomme les élèves, qui n’ont que 16 ans, avec 170 notions - contre une centaine dans le programme actuel, ce qui est déjà beaucoup - contenues dans 38 chapitres. Le programme alternatif de l’Apses se limite, lui, à 70 notions et 20 chapitres.

Un tel encyclopédisme risque de rebuter les élèves, estime l’Apses. D’autant plus que faute de temps, on ne pourra plus renvoyer à des thématiques contemporaines et susciter le débat, ce qui était l’un des attraits des SES. Dans le thème "consommation", "une robinsonnade" est tout de même recommandée pour expliquer les ressorts du choix (entre deux biens).

En fait, l’Apses reproche au programme de ne pas se mettre à la hauteur de lycéens de première, en voulant leur donner d’abord tous les instruments pour comprendre, seulement ensuite, les mécanismes économiques. Une démarche, selon elle, plus adaptée à des étudiants qui veulent se spécialiser qu’à des jeunes, cherchant plutôt à comprendre et interroger le monde.

Sur son site, l’Apses a mis au vote son programme. Et assure que ce sont pas seulement ses membres qui participent. Elle a reçu notamment le soutien de la CGT Educ’action, du Snes., ainsi que ceux de l’Association française d’économie politique et de Philippe Meirieu qui a exprimé son "soutien sans réserve". . Dans un communiqué , le président du groupe d’experts qui a élaboré le programme, Jacques Le Cacheux, directeur du département d’études de l’OFCE et professeur d’économie à l’Université de Pau, se défend d’avoir voulu "saborder" les SES et dénonce le "mauvais procès" à son encontre : "dois-je rappeler que j’enseigne, depuis plus de 15 ans, l’initiation à l’économie en première année du premier cycle universitaire ? Que j’ai participé avec plaisir à de nombreuses sessions de formation des professeurs de SES ? Que j’ai siégé pendant quatre ans dans le jury du concours externe d’agrégation des professeurs ?...".

Dans un texte paru dans Libé - "Eco sans socio n’est que ruine de l’âme", le sociologue Stephane Beaud écrivait :

"Est-ce un hasard si la série ES a eu le vent en poupe ces deux dernières décennies ? Elle parlait aux enfants de la démocratisation scolaire, en les ouvrant sur le monde. En réduisant de moitié l’horaire d’enseignement des SES en seconde, en supprimant tous les aspects de la réalité sociale qui peuvent désespérer le lycéen, il s’agit d’imposer une vision réductrice et tronquée du monde réel dans lequel nous vivons, une perception irénique et déréalisée du monde social.

"Surtout, ne plus parler en classe de ce qui fâche ou apparaîtrait comme négatif (chômage, inégalités de revenus ou de destin, ségrégation urbaine, etc.). Surtout, ne plus voir l’entreprise telle qu’elle est : avec des hommes et des femmes, des chefs et des subordonnés, avec une hiérarchie et des relations sociales au travail. Taire le stress au travail, les maladies professionnelles et, pour reprendre le lapsus du PDG de France Télécom, la récente « mode des suicides »."

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales