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"C’est ainsi la première fois qu’une importante réforme des lycées est faite uniquement par décret, sans passer devant le Parlement." (Blogosphère)

Blog d’Arnaud Parienty, 28 mars 2010


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Comment rendre l’Etat inefficace ?

Assister à la mise en place au quotidien des politiques publiques donne de plus en plus le sentiment que l’intérêt général joue un rôle très limité dans leur élaboration. On en donne ici deux illustrations, prises dans le domaine de l’éducation, puisqu’il est toujours plus facile de parler de ce qu’on connaît. Le premier exemple est celui de l’arrivée dans les établissements scolaires de professeurs n’ayant jamais enseigné ; le second concerne le processus d’élaboration des programmes scolaires. Dans les deux cas, l’échec est rendu inévitable par le mode d’élaboration des politiques.

La récente réforme de la formation des professeurs prévoit que, sitôt passé le concours de recrutement évaluant leurs aptitudes théoriques dans leur discipline, les professeurs des lycées et collèges sont mis à temps complet devant une classe, sans formation préalable. Précisons que, par nécessité, ces stagiaires auront souvent en charge des classes lourdes (une classe de première en histoire, par exemple). Les « stagiaires » recevront une formation en cours d’année. Celle-ci se fera certaines semaines à la place des cours. Pendant cette période, qui représente le tiers de l’année scolaire, ils devaient être remplacés par… des étudiants en mastère se destinant aux métiers de l’éducation. Cependant, les universités refusent de se séparer de leurs étudiants et il faut trouver des remplaçants ailleurs. Pour l’instant, on ne sait pas trop où ; ce qui n’empêche pas la mesure d’être mise en place !

C’est à peu près comme si un interne en médecine se voyait confier la réalisation d’interventions chirurgicales, placées sous sa seule responsabilité. Pendant ses périodes de formation, il serait remplacé par un étudiant de cinquième année. A moins qu’on ne considère qu’enseigner est un don naturel et non une profession, il s’agit d’une aberration et les élèves, loin d’être au centre du système scolaire, comme l’affirmait le loi d’orientation de 1989, sont considérés comme des cobayes. Ils auront par ailleurs trois profs différents pendant l’année, ce qui est une très mauvaise chose. Question, au passage : les lycées privés de Neuilly ou de Versailles recevront-ils, eux aussi, des stagiaires ? On peut en douter.

Du point de vue des lauréats des concours, c’est également catastrophique, avec une première année très difficile. Dans l’académie de Versailles, par exemple, les nouveaux profs feront 16 heures de cours par semaine (et non 18 pour les autres professeurs), mais devront aller deux heures dans la classe de leur tuteur et auront une demi-journée par semaine de formation. Alors qu’ils n’ont jamais préparé de cours ou évalué d’élève et qu’il leur faudra donc beaucoup plus de temps pour toutes ces opérations, leur service est plus lourd que celui des autres profs. Par ailleurs, on sait fort bien que, dans le rapport d’un enseignant à une classe, beaucoup de joue dans les premiers jours et qu’il faut être prêt.Une hausse du taux de démissions des jeunes profs, déjà élevé, est donc à prévoir.

Bien entendu, la raison du choix de ce dispositif ubuesque est le souci de réduire la dépense publique d’éducation. Son origine est plus sûrement à Bercy que rue de Grenelle, que cela vienne d’arbitrages interministériels ou de la primauté des inspecteurs des finances sur les administrateurs civils mal classés qui choisissent par défaut l’éducation nationale. Il est accablant de constater que ce mépris de la formation n’est pas nouveau : dans les années 1970, les professeurs stagiaires observaient dans des classes et préparaient et exécutaient des séquences de cours sous la supervision et en présence de conseillers expérimentés. En 1981, pour financer les nouveaux postes créés au pied levé par la gauche lors de son arrivée au pouvoir, il est décidé que les stagiaires seront à mi-temps (9 heures par semaine) devant élèves dès leur année de stage. Cet horaire devant élèves passe ensuite à 6 heures puis à 8 heures. La formation est donc une variable d’ajustement budgétaire et non un préalable de toute action efficace.

La fabrication des programmes scolaires

La réforme des structures des lycées oblige à remettre en chantier de nombreux programmes scolaires. Mais la méthode employée pour écrire les nouveaux programmes laisse songeur. La commande ministérielle, passée à des groupes comprenant des universitaires, des inspecteurs et des professeurs du second degré, porte sur la classe de seconde, sans que soient précisés d’abord les programmes de première et terminale. Les concepteurs travaillent donc en aveugles, traçant le chemin sans connaître la destination finale !

Seconde anomalie : le travail des groupes d’experts se fait dans l’urgence. Les contraintes du calendrier politique déterminent entièrement le rythme des travaux, incompatible avec une réflexion sérieuse, puisque le programme doit être rédigé en quelques réunions s’échelonnant sur une période de deux ou trois mois. Certains universitaires prestigieux ont co signé un programme après avoir assisté à deux réunions d’1h30 ! Par le passé, on a vu des universitaires venir assister à des cours afin de comprendre pour qui ils travaillaient, on a vu les groupes d’experts auditionner diverses personnalités. Rien de tel cette fois, puisqu’il faut aller très vite. Dans ces conditions, bien entendu, aucun audit n’est fait de l’existant, les “experts” ne sauront rien des notions qui passent bien et de ce qui ne va pas. Aucune mesure des acquis des élèves n’est réalisée. Non seulement ils ne savent pas où ils vont, mais ils ne savent pas d’où ils partent !

Une consultation des enseignants a été organisée, des inspecteurs étant ensuite chargés d’en tirer une synthèse locale et de la faire remonter au ministère. Mais les projets définitifs ayant été envoyés pour avis aux syndicats dix jours à peine après la fin de cette consultation et parfois sans aucune réunion du groupe d’experts, cette consultation n’a pas été prise en compte. Le seul programme qui a été infléchi est celui de sciences économiques et sociales, sans doute parce que les critiques véhémentes de l’association des professeurs ont été fortement relayées dans les médias (et notamment dans Alternatives économiques).

Quant aux éditeurs scolaires, qui s’étaient vu promettre naguère un délai de 14 mois entre la publication d’un programme et sa mise en œuvre, ils ne pourront se mettre au travail qu’après l’adoption définitive des programmes, début avril… date à laquelle les manuels sont d’ordinaire déjà chez l’imprimeur, afin que les enseignants puissent arrêter leur choix pour l’année à venir au début du mois de juin.

Le politique ne se borne pas à imposer son calendrier. La place du politique dans l’élaboration des programmes est également problématique. Un conseiller de l’Elysée avait suggéré il y a deux ans que, les programmes scolaires ayant une dimension politique, le ministère (voire le parlement) devrait avoir la haute main sur leur contenu. Sans aller jusque-là, la main lourde du cabinet du ministre a parfois introduit des modifications importantes, sans consultation ni évaluation de ce qui est faisable. Ces modifications ont été faites par des personnes qui ne sont pas des professionnels de l’éducation, qui ne savent rien de la pédagogie ni du niveau des élèves.Les programmes scolaires sont donc faits sans méthode, sans expérimentation, sans souci des élèves, dans la précipitation. Comme pour la formation, ce n’est pas nouveau, mais les défauts sont encore plus criants cette fois-ci ; ce qui va avec une procédure de moins en moins démocratique. C’est ainsi la première fois qu’une importante réforme des lycées est faite uniquement par décret, sans passer devant le Parlement.

Au-delà des heurs et malheurs de l’éducation en France, c’est la manière de définir et mettre en œuvre les politiques publiques qui est interrogée. Effets d’annonce, communication, primauté des impératifs budgétaires et absence d’évaluation dominent. Au point que les discours sur l’inefficacité de l’Etat pourraient devenir auto-réalisateurs.

Cet article a été posté le Dimanche, mars 28th, 2010

commentaires (1 message)


  • "C’est ainsi la première fois qu’une importante réforme des lycées est faite uniquement par décret, sans passer devant le Parlement." (Blogosphère) 28 mars 2010 13:32, par Mano

    D’accord sur l’absence de débat parlementaire (est-ce que ça aurait changé quelque chose ?), mais ce n’est pas la première réforme d’ampleur adoptée en catimini après une "concertation" de pure forme.
    La réforme tout aussi importante du départ à la retraite à 60 ans a également été décidée sans débat à l’Assemblée Nationale et mise en oeuvre par l’ordonnance du 26 mars 1982. Il a fallu ensuite se débrouiller pour financer ce surcoût important pour la Sécurité sociale (et je ne parle pas des pensions des fonctionnaires dont je suis) en pleine période de chômage ( : moins de cotisations), de hausse de la durée de scolarisation et d’augmentation de l’espérance de vie. On court d’ailleurs toujours après le financement de cette réforme...

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