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Pourquoi l’enseignement des SES est attaqué ? (Revue de presse)

L’Humanité, 6 mars 2010


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Par Stéphane Bonnéry, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation (*)

Le nouveau programme de SES en lycée suscite le scandale à juste titre. C’est une attaque de plus contre une discipline régulièrement mise en cause depuis sa création comme voie spécifique (en plus des filières littéraire et scientifique), alors qu’elle apprend à penser sur la société et sur l’économie. C’est aussi un cas exemplaire des choix de société opposés sur la formation intellectuelle.

Les sciences sociales sont quasiment supprimées. Ce gouvernement a tout intérêt à priver la jeunesse d’outils de réflexion sur la société. Pourtant, avec un salariat mondialisé, des populations diverses amenées à se côtoyer, nous gagnerions à avoir davantage de jeunes dotés de savoirs qui permettent d’interroger leurs propres habitudes sociales et culturelles comme celles des autres.

Toute une génération ne peut être privée des outils intellectuels développés par ces sciences pour analyser, ne pas accepter comme « allant de soi » et contester les règles de cette société en crise où explosent le chômage, la précarité et où en même temps les considérables progrès scientifiques, techniques et informationnels risquent d’être détournés de l’appropriation démocratique au service du seul profit financier.

L’économie, dans les nouveaux programmes, est cantonnée à des outils applicables qui, sous couvert d’utilitarisme, découlent des conceptions libérales  : pas de chômage, pas de crise, pas de conflits, pas de classes sociales, pas de profits, etc. Le cadenassage idéologique au profit du patronat fait écho aux demandes du baron Seillière, ex-dirigeant des patrons. Celui-ci voulait modifier le contenu la discipline SES dont il critiquait les « manuels d’économie marxiste », manuels qui en réalité proposent jusqu’ici une diversité d’approches théoriques. L’enjeu est crucial. Du point de vue démocratique, il serait dramatique que les programmes de l’éducation nationale imposent une vision unique, voire officielle. Cela fait écho à l’autoritarisme grandissant et à nombre de manipulations dans d’autres disciplines (aspects soi-disant positifs de l’esclavage, imposition des mémoires partisans de de Gaulle en littérature…).

Du point de vue éducatif, supprimer ce débat, c’est priver les futurs adultes d’outils pluriels grâce auxquels se faire son avis, s’émanciper intellectuellement et agir de façon éclairée. Du point de vue de l’enseignement supérieur et de la recherche, c’est une tentative de tarir en amont la population sensibilisée à ces disciplines et à la tradition de controverse qui les a constituées. Et de l’orienter vers des licences soi-disant générales où le peu de temps consacré à chaque discipline et la suppression des postes d’enseignants-chercheurs menacent d’inciter à n’enseigner que des « outils techniques » non interrogés. On nous dessine un couplage lycée-licence pour fournir au patronat le quota fixé par la stratégie de Lisbonne de 50 % de jeunes formés à un sous-bac + 3. L’avenir de la recherche française peut en souffrir rapidement, comme la possibilité pour des jeunes de milieux populaires de faire de vraies licences préparant à poursuivre au-delà.

L’Association des professeurs de sciences économiques et sociales vient de faire une proposition de contre-programme pour le lycée. C’est une excellente base pour engager un travail sur l’alternative, qui pourrait être conduit en invitant toutes les bonnes volontés à confronter leurs avis pour un autre programme  : ambitieux, formateur, intégrant la controverse, des savoirs sérieux pour développer la réflexion. Cette initiative, reproduite dans d’autres disciplines et couplée avec un débat sur l’avenir de l’école (finalités, filières générales et professionnelles, rôle des degrés de la maternelle à l’université, pratiques…), constituerait une étape importante de confrontation des idées, pour élaborer enfin une grande réforme pour une nouvelle phase de démocratisation scolaire. Toutes les occasions doivent être saisies pour faire entendre une alternative. À leur niveau, les régions ne peuvent plus se contenter de construire de beaux établissements  : ceux-ci hébergent des formations sur lesquelles l’État doit être interpellé sur sa responsabilité  ! Mon engagement dans la campagne du Front de gauche va dans ce sens.

(*) Responsable du pôle « Savoir, éducation, recherche » au PCF.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales