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Courrier d’un collègue à Luc Chatel

A l’attention de Mr le ministre Luc Chatel Monsieur le Ministre de l’Education Nationale

Je vous écris cette lettre afin de vous informer de mon indignation à la lecture des nouveaux programmes de SES en seconde et de ma décision de ne pas les appliquer à la rentrée 2010 s’ils n’étaient pas profondément remaniés et ceci pour trois raisons : − Je n’appliquerai pas ce programme pour des raisons pédagogiques. En effet ce programme est non seulement inadapté mais de plus absolument inintéressant pour des élèves de seconde qui découvrent l’étude des faits économiques et sociaux. Outre qu’il fait appel à des outils statistiques dont la maîtrise risque de s’avérer laborieuse ( surtout avec la suppression des dédoublements), ce programme, qui reprend sans la mentionner l’approche micro-économique de la théorie « standard » d’inspiration néo-classique, ne permet en rien à mes élèves de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, puisqu’il repose sur un modèle théorique, qui rappelons-le, a avant tout un objectif normatif et non positif. Il cherche à montrer comment doit être organisée une économie de marché, et non à analyser le fonctionnement réel des économies modernes, ou lorsqu’il le fait il ne cherche qu’à pointer les écarts qui séparent la réalité du modèle, afin que l’économie réelle se rapproche de ce modèle. Alors que l’ancien programme portait sur des thèmes proches du vécu des élèves (la famille, l’emploi, la structure sociale, le chômage, l’organisation du travail), le nouveau programme ne propose qu’une approche appauvrie et désincarnée des faits économiques et sociaux. En tant que pédagogue, soucieux de proposer à mes élèves des cours vivants et attractifs, je refuse d’appliquer un programme qui s’annonce pauvre et rébarbatif. − Je n’appliquerai pas ce programme pour des raisons épistémologiques Les sciences économiques et sociales ont pour objectif l’étude des faits économiques et sociaux et entendent, pour se faire, croiser les approches des différentes sciences sociales comme l’économie et la sociologie, mais aussi l’ethnologie, la démographie, les sciences politiques. Outre le fait que la dimension sociologique du programme semble réduite à la portion congrue, je vous rappelle qu’il y a un « S » à la fin de « Sciences Economiques et Sociales ». Si nous nous sommes souvent battus pour un adjectif (le terme « social ») nous nous battons aussi pour une approche plurielle et pluraliste des faits économiques et sociaux. En effet, même si le modèle de la théorie néo-classique y est dominant actuellement, il existe en économie comme en sciences sociales, plusieurs paradigmes et c’est du croisement de ces différents paradigmes que la science économique et les autres science sociales tirent leur richesse épistémologique et leur fécondité heuristique. Or de cette pluralité des approches, le programme de seconde ne tient absolument pas compte. A aucun moment, des problématiques issues d’autres paradigmes que celui de la théorie standard, n’apparaissent dans ce programme, qui n’évoque par ailleurs jamais l’origine épistémologique de ces problématiques. De plus je vous rappelle que cette approche de l’économie est actuellement fortement critiquée, y compris par le président de la République dans son récent discours de Davos, car elle serait en partie responsable de la crise actuelle en raison de l’influence néfaste qu’elle aurait eu sur la formation des principaux dirigeants économiques internationaux (manager, banquiers). Les élèves de seconde seraient donc désormais les seuls a voir se renforcer dans leur formation, le poids de cet enseignement alors qu’il est remis en cause dans les milieux universitaires et politiques en France comme au Etats-Unis. En tant que professeur de sciences économiques et sociales, attaché au pluralisme épistémologique et politique de ma discipline, je refuse d’appliquer un programme qui, à aucun moment, ne met en perspective le paradigme auquel il se réfère. − Je n’appliquerai pas ce programme pour des raisons déontologiques. Depuis une dizaine d’années, l’enseignement des SES est l’objet d’une polémique entretenue et alimentée, entre autre, par des groupes de pression affiliés au principal syndicat patronal français, polémique partisane et souvent malhonnête à laquelle les enseignants de SES ont répondu de nombreuses fois de façon argumentée et solide. Cette réforme du programme de SES en seconde représente, pour beaucoup d’entre nous, le point d’orgue d’une campagne qui a pour objectif de dénaturer notre enseignement et de « rappeler à l’ordre » des enseignants qui estiment devoir dans leurs cours présenter honnêtement l’ intérêt mais aussi les limites de l’économie de marché et apprendre à leurs élèves à exercer leur esprit critique. En tant que citoyen et fonctionnaire attaché aux principes républicains de l’indépendance et de la laïcité de l’enseignement je refuse d’appliquer un programme rédigé « sous l’influence » manifeste d’un lobby et qui semble avoir davantage pour objectif le formatage des futurs agents soumis aux lois de l’économie de marché que la formation de citoyens libres et responsables, membres d’une société démocratique. Si les nouveaux programmes de seconde n’étaient pas profondément remaniés et nos horaires disciplinaires augmentés, comme de nombreux collègues de SES je participerai au mouvement de désobéissance citoyenne, auquel appelle l’association dont je suis membre. Encore une fois, en tant que citoyen et en tant que professeur, je n’appliquerai pas ce programme. Veuillez accepter en attendant mes sincères salutations. Jean-Yves Mas (professeur de SES au lycée de Deuil la Barre 95)

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