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« C’est difficile à comprendre, ça parle sans arrêt d’économie » (Revue de presse)

Mediapart, 26 février 2010


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26 Février 2010 Par Les invités de Mediapart

Julian Gonthier est professeur de Sciences économiques et sociales à Istres (Bouches-du-Rhône). Il souligne le paradoxe qu’il y a à vouloir réduire l’enseignement des SES au lycée quand tant de jeunes ont besoin de connaissances en la matière pour passer des concours ou entrer dans la vie active. Témoignage.


pave.jpgCela s’est passé ce week end, lors d’une rencontre inattendue. « Allo, bonjour. Voilà, je passe des entretiens pour des écoles de journalisme... on va m’interroger sur la réforme des retraites, sur la réforme des lycées, sur la crise, sur la dette de la Grèce... Je pourrais vous voir et échanger avec vous ? »

L’échange a duré deux bonnes heures. Deux heures bien remplies, toute juste le temps de boire son café. Deux heures bouillonnantes de questionnements, de sourcils qui se plissent, de pages griffonnées à toute allure... à rebondir sur un sujet, puis un autre, à me présenter des articles « intéressants mais un peu obscurs »...

Ludivine, 22 ans, est étudiante en Master d’anglais. Après deux années de khâgne et d’hypokhâgne, elle va passer des concours pour entrer dans une école de journalisme. « Je veux être reporter, bouger, j’aime poser des questions, découvrir... »

Ludivine court après le temps ; les concours approchent, et elle s’est donc lancée depuis quelques semaines dans de longues lectures sur « l’actualité, les débats actuels, l’économie, la crise... ». Mais elle me prévient bien vite : « Le problème, c’est que c’est difficile à comprendre, car ça parle sans arrêt d’économie. Or au cours de ma formation (bac L, prépa Lettres, fac d’anglais), je n’en ai pas fait. Si j’avais su, j’aurais fait ES, car je vois bien mes copines qui ont fait ES, elles comprennent mieux les articles que moi, et elles sont mieux préparées pour ce concours ». Quels articles ? Ceux des grands quotidiens, des principaux hebdomadaires (Le Nouvel Obs, Le Point...) : ceux qui vont permettre à Ludivine de se « mettre au courant » des grands sujets du moment : « la crise financière, la Grèce, la réforme des retraites, la réforme des fonctionnaires, le chômage, l’emploi des seniors, la croissance de la Chine »...

Ludivine sait que c’est sur ces questions qu’elle va être interrogée : « On nous donne un sujet, par exemple « Que faire pour sauver la dette de la Grèce ? » et on doit analyser et parler pendant 20 minutes... pff franchement c’est pas facile, on n’a pas étudié ca... » Inquiétude. « J’ai entendu qu’ils veulent enlever le chômage en seconde en SES ? C’est bizarre... Qu’en pensez-vous ? Ah sinon, voilà, j’ai plusieurs questions... »

D’abord l’étudiante me plante sous les yeux un article du Nouvel Obs présentant le rôle joué par les banques centrales asiatiques pour maintenir un fort excédent commercial de la Chine. Stratégie du « gagnant-gagnant » Chine-EU, compétitivité chinoise maintenue en sous-évaluant le yuan... Le dollar, lui, maintient une valeur acceptable et son hégémonie malgré les déficits jumeaux américains... « Ah super, oui je comprends mieux...euh, j’ai un autre article que je comprends pas trop....là ! Ils disent que « les gouvernements doivent intervenir pour aider le problème de la dette grecque car sinon l’euro va chuter. Pourquoi ? »

L’échange nécessite de nombreux détours et quelques éclaircissements : Ludivine confond déficit public et dette publique, récession et dépression, crise économique et déflation, profit et valeur ajoutée.

« Merci beaucoup, c’était bien intéressant. En fait c’est pas si compliqué, mais bon quand même les articles dans les journaux sont pas faciles à comprendre si t’es pas formé(e) en économie... »

En rentrant, j’allume la télévision. Un vif débat oppose François Hollande et Xavier Bertrand : en cinq minutes, le temps de fulminer sur l’imprécision des discours (il est par exemple frappant de constater à quel point les élites politiques ignorent, ou au mieux citent de manière très imprécise, des statistiques économiques ou sociologiques fondamentales), j’entends les mots délocalisations, valeur ajoutée, profits, entreprises, régimes de retraites, actionnaires, capitalisation...

L’exemple de Ludivine est loin d’être marginal. Qu’il passe un concours de la fonction publique, un concours d’entrée en école de commerce ou encore un entretien d’embauche pour un emploi dans une entreprise, le candidat doit très souvent analyser et s’exprimer sur un thème économique ou sociétal. Or les candidats ont-ils été formés de manière satisfaisante pour traiter ces thèmes qui inondent les médias (mondialisation, précarité, chômage, euro, dette publique) ? Le lycée prépare-t-il à ces épreuves ? La réponse ne fait aucun doute : non, puisqu’ils n’entendent parler ni d’économie, ni de sociologie, ni de science politique

–à part un tiers de bacheliers, les Bacheliers ES.

On nous explique pourtant que le lycée doit être en phase avec le monde du travail.

Mais la nécessité d’une formation en économie et en sciences sociales pour tous les lycéens ne se limite pas à cette visée « pratique », voire « utilitariste » de l’école (chère à certains), celle de préparer les élèves à leur réussite dans les études supérieures et à leur entrée sur le marché du travail par la réussite de concours ou d’examens plus exigeants qu’autrefois. Sa légitimité, en effet, est portée par un constat plus général : il est absolument impossible de comprendre le monde contemporain et ses enjeux sans formation en économie et en sciences sociales (sociologie et science politique notamment).

L’enjeu est de former des individus capables de comprendre un quotidien généraliste, un débat politique télévisé... bref de faire d’un individu un citoyen éclairé (bien que la « formation du citoyen » ne soit pas une mission des SES selon moi : c’est l’école et plus largement la société toute entière qui a cette mission !).

Peut-être que, heureusement, la réforme du lycée en cours permettra de rectifier le tir et de palier à ce fâcheux constat en proposant un réel progrès dans la formation des nouvelles générations en économie et en sciences sociales ?

Et bien non ! Non seulement les sciences économiques et la sociologie ne voient pas leur place augmenter dans le projet de la nouvelle architecture du lycée, mais au contraire les SES sont attaquées de manière frontale*.

Reste une question : comment expliquer ce décalage éclatant entre, d’une part, le constat largement partagé de l’urgente nécessité de former les lycéens (et les citoyens) aux enjeux économiques et sociétaux –et ironie de l’Histoire, dans le contexte actuel de crise économique et de chômage en hausse– et d’autre part non seulement l’inertie, mais bien souvent les attaques contre les Sciences économiques et sociales du ministère de l’Education nationale dans le cadre de la réforme actuelle des lycées ?

La réponse se situe probablement à trois niveaux : d’abord, par l’idéologie ouverte et revendiquée d’un courant issu du milieu patronal très influent dans le gouvernement actuel. Ensuite par la logique de réduction des coûts qui surplombe la philosophie de l’architecture du lycée de demain. Enfin, last but not least, parce que l’identité même des sciences économiques et sociales ne parait pas solide ni totalement légitime : à ce titre les représentants de cette filière ont une responsabilité indéniable dans la situation d’hostilité qui règne aujourd’hui contre elle.

* : Il est frappant de relever que le milieu patronal se plaint de la grande inculture économique de Français tout en critiquant fortement les SES.

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