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Sociologie, lève toi, et meurs ! (Blogosphère)

22 février 2010, Le ZEPing


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En classe, dialogue avec les élèves : « Les homosexuels, c’est des mecs pas normaux, c’est des obsédés sexuels, ils pensent qu’à leur plaisir, et pas à avoir des enfants.

- Ne pensez-vous pas que vous dites cela parce que la socialisation que vous avez reçue a fait de vous des hétérosexuels ?

- Non, non, c’est pas naturel, une femme a un vagin et un homme un pénis.

- Carrément, un verre, c’est fait pour être rempli !

- Bon, les réflexions graveleuses, on va éviter ; citez-moi la réaction d’une vieille dame dans le RER quand elle voit arriver un jeune habillé en jogging avec une capuche.

- Ah ! Elle serre son sac contre elle et elle a peur !

- Qu’en déduisez-vous ?

- Le fait d’être habillé en jogging/capuche fait peur aux gens.

- Vous apparaissez donc comme différents de la…

En chœur :

- Norme !

- Bien ! Vous avez de bons restes du début de l’année. Vous voyez donc qu’un simple habillement peut faire de vous des déviants ; un rapprochement à faire sur l’homosexualité ?

- Ok, m’dame, c’est juste que l’hétérosexualité, c’est une norme, alors tout ce qui est différent est vu comme une déviance.

- Très bien, on note ça à l’écrit, alors. »

Au risque de vous décevoir, je n’ai pas ici accompli un miracle pédagogique. Des scènes comme celles là, il s’en passe des dizaines, chaque jour, en cours de Sciences économiques et sociales. Plus pour longtemps. Le glas du lycée d’aujourd’hui a sonné. Réforme. Touchant les SES.

Toutes les questions sociologiques deviennent des options, à traiter en fin d’année. Si vous avez eu le temps de faire la formation des prix et les courbes d’offre et de demande, alors vous pourrez traiter la socialisation et la reproduction sociale, m’a t-on dit.

Le chômage ne fait plus partie de nos enseignements. Rayer des programmes cette question, dans un département où le taux de chômage des jeunes atteint en moyenne les 20%, c’est un crime, et je pèse mes mots. Ne plus traiter la question de la reproduction sociale et des inégalités économiques et sociales entre les milieux sociaux montre l’inconscience ou les desseins des initiateurs de cette réforme. Bien sûr que comprendre un phénomène est loin d’être synonyme d’y échapper. Mais c’est un pas, vers une plus grande liberté d’action, pour le futur citoyen.

En une heure et demie, nous devrons traiter un programme plus long que celui que nous traitons aujourd’hui en deux heures et demie. Les enseignements d’économie sont remplacés par une sorte d’économie mathématisée digne de la première année de fac d’économie.

La réforme souhaite rapprocher le lycée des enseignements dispensés à l’université. Très bien. Mais, Monsieur le Ministre, bien que cela m’attriste profondément, sachez que la plupart des mes élèves n’iront pas à l’université. Non, ce n’est pas parce qu’ils iront en prison avant. Ils peuvent porter le triptyque capuche-casquette-jogging, ça n’en fait pas des délinquants. Mais, pour des raisons multiples, notamment sociologiques, ils ne peupleront pas les bancs de la fac, ils feront un BTS, des études courtes. Ils ont donc besoin d’une formation généraliste de qualité, au lycée.

La réforme autorise également les professeurs d’économie–gestion à enseigner les SES. Or, ils n’ont jamais fait de sociologie. On m’a rétorqué qu’il ne fallait pas avoir un master pour enseigner en seconde. En acceptant cela, n’est-ce pas faire de nous les propres apôtres de notre médiocrité ?

Polyvalence, pourquoi pas. De là à enseigner des disciplines jamais étudiées, je ne suis plus sûre. Est ce que je propose d’enseigner de l’histoire ou du français, moi ?

Je ne suis pas une extrémiste, ni une grande contestataire. J’accepte mes salles de classe sans rideau, la grille d’entrée du lycée « prison spirit », la violence du quartier menaçante et les situations familiales et sociales délirantes de mes élèves. J’accepte, parce que naïvement peut-être, j’y crois encore. Mais cette réforme, qui vide l’enseignement des SES de leur essence, je ne peux l’accepter.

Mardi. Je me balade à la Fnac. En dessous du panneau Meilleures ventes – Sciences humaines, deux livres : Lorant Deutsch, « Métronome » et Lilian Thuram, « Mes étoiles ». Plaisir de voir que de grands écrits de sociologie sont des best-sellers. Starisation de l’école oblige, si Zidane et Johnny décidaient de se reconvertir en profs de SES, peut être leur laisserait-on enseigner la sociologie, parce que moi, agrégée de Sciences Sociales, je n’en aurai bientôt plus le droit.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales