articles de ce dossier
articles de la même rubrique

A propos d’un article de La Tribune, de Valérie Segond

Stéphane TULET, Professeur agrégé de sciences économiques et sociales, Maître de conférence à l’IEP de Paris.


A propos d’un article de La Tribune, de Valérie Second

« Si les Français ne comprennent rien à l’économie, c’est parce que les programmes au lycée sont mal faits » écrit, en ouverture de son article, l’éditorialiste Valérie Segond. Plus loin, elle affirme qu’en matière économique « les Français ont peu de connaissances et beaucoup de croyances ». Puis, s’appuyant sur une lecture toute personnelle du rapport Guesnerie, elle propose d’en chercher la cause dans « des programmes balayant les problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains » et qui négligeraient l’appropriation « d’outils conceptuels et analytiques applicables à toutes les situations ». Valérie Second s’étonne alors – c’est un euphémisme – que les professeurs de sciences économiques et sociales s’opposent à ce qu’ils devraient considérer comme une avancée : le recentrage des nouveaux programmes sur un nombre réduit de « concepts de base », qui pourraient ainsi mieux être approfondis. S’en suit, en filigrane épais, le portrait collectif de professeurs de SES « historiens et de géographes avant d’être économistes », focalisés « sur les notions de redistribution et de régulation plus que de production de richesses », réfractaires à l’idée que « faire de l’économie, c’est apprendre à gérer la rareté des moyens », méfiants face à de simples « outils » qu’ils suspectent à tord d’idéologie (l’offre et la demande), et manifestant un tel conservatisme qu’il faudrait songer confier enfin « l’enseignement de l’économie à des économistes »… A la lecture de ce réquisitoire, qu’il nous soit permis de penser à ce mot de Nietzsche : « La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue, soit d’une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat ». Corrigeons donc ce qui relève d’une mauvaise vue, avant de combattre ce qui relève d’une mauvaise foi évidente…

Au titre de l’erreur de perspective, revenons sur la proposition – pourtant si séduisante – d’enseigner aux élèves une boite à outils universelle en économie, sorte de « couteau suisse de la pensée » auquel aucun problème ne résisterait. J’avoue avoir moi-même plaidé pour cette idée naguère, pour l’avoir pratiquée en enseignement d’économie en premier cycle à l’IEP : dès lors que le nombre de notions est raisonnable, qu’elle constitue un cadre commun à l’enseignant comme à l’étudiant, elle permet en partant d’exemples variés de traiter de façon rigoureuse quelques problèmes qui se posent à la plupart des économistes. Mais ce qui fait la force de cette approche dans le monde universitaire constitue une faiblesse – rédhibitoire – dans le monde scolaire. Pour au moins trois raisons :
-  D‘abord, parce que les notions que les promoteurs du nouveau programme proposent de développer (rationalité, raisonnement à la marge, offre, demande, équilibre) en appellent d’autres, encore plus complexes (monopole, incertitude, incohérence temporelle, aléa moral, sélection adverse) qui posent en définitive plus de problèmes qu’elles n’en résolvent a priori. Et présenter ces notions sans les discuter reviendrait à confondre le savoir avec un simple empilement de méthodes et de « savoirs-(re)faire » qui ne feraient guère sens dans l’esprit des élèves.

-  Ensuite, parce que, dans le supérieur, ces notions de microéconomie, sont étayées par des cours de mathématiques, complétées par des cours de macroéconomie, de statistiques ou d’histoire de la pensée. Elles ne prennent donc leur sens que dans la totalité d’un cursus universitaire long et difficile. Ceci n’est ni possible, ni souhaitable en lycée, surtout en classe de seconde.

-  Enfin, parce que ces notions répondent à des questions que les économistes se posent, mais que des élèves de quinze ans ne se posent pas. Or le programme – et ses promoteurs – confondent les pratiques économiques des Français avec les outils scientifiques que les économistes utilisent pour les étudier ! En termes concrets, d’amélioration de la vie quotidienne des Français, de capacité d’innovation, d’efficacité productive, qui sont les objectifs revendiqués par la réforme, le bénéfice à espérer sera quasiment nul, pour un coût qui ne le sera pas… Dommage, non ?

Ces problèmes, les professeurs de sciences économiques et sociales en sont parfaitement conscients, formés qu’ils ont été, depuis plus de trente ans, par les mêmes économistes universitaires les plus orthodoxes, de la manière la plus académique qui soit… C’est donc par honnêteté intellectuelle et sens de la rigueur scientifique qu’ils se refusent à présenter à des adolescents une caricature de programme universitaire qui ne les aidera ni à « penser en économiste », ni à négocier avec leur banquier, ni à choisir entre deux forfaits de téléphone mobile. Quant au reste (chiffre d’affaires, bénéfice, dividendes et autres taux d’intérêt), qu’on se rassure, tout cela est vu et revu dans l’actuel programme de SES !

Il faut alors faire preuve d’une véritable mauvaise foi pour reprocher aux actuels manuel de SES d’être des ouvrages « pauvres en analyses et formalisation, où dominent illustrations, extraits d’articles, tableaux ». Reprenons en effet chacun des termes de ce procès :
-  « Pauvres en analyses et formalisation » : Mais comment oser s’en plaindre juste après avoir défendu vision minimaliste et instrumentale de l’enseignement de l’économie ? D’ailleurs, si ce choix est assumé en seconde pour mieux se centrer sur les méthodes, il ne vaut absolument pas pour la première et la terminale ;

-  « Où dominent illustrations » : en effet, des photos, graphiques, courbes et schémas accompagnent les thèmes abordés, pour à la fois susciter la prise de parole de l’élève à partir de supports qui lui sont familiers (dimension pédagogique) et retenir l’attention du lecteur et l’aider à mémoriser les informations essentielles : le quotidien La Tribune ne s’autorise-t-il aucun recours à ces procédés ? Où est le mal ?

-  « extraits d’articles » : extrait courts et sélectionnés d’articles scientifiques ou de presse, mais aussi de livres, écrits par des spécialistes reconnus de chacun des thèmes traités. Là encore, où est le mal ?

-  « tableaux » : oui, présentant des données produites par des organismes statistiques à la rigueur incontestable (INSEE, OCDE, FMI, EUROSTAT, etc.), preuve que cet enseignement se conforme à une « pédagogie qui part de l’observation des faits, pour passer à leur analyse, à l’appropriation de concepts, puis à la formalisation d’un raisonnement » pour reprendre les propres termes de l’auteur lorsqu’elle évoque l’enseignement de « Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion ».

Une pédagogie que Valérie Second considère alors « à première vue […] très raisonnable » … Il est donc ironique que la même pédagogie, qui recueille les éloges de l’auteur quand elle concerne le nouveau programme, devienne une tare dès lors qu’elle concerne les SES qui la érigée en principe depuis plus de trente ans…

C’est ironique mais c’est surtout insupportable, comme l’est l’incompréhension entre deux parties que tant de choses rapprochent mais qui refusent de se parler. Cessons donc de croire, et pire de faire croire comme le martèle le CODICE au mépris de la réalité, que les enseignants de SES n’enseignent pas la réalité du monde, n’enseignent pas l’entreprise, n’enseignent pas l’esprit d’innovation ou d’entreprise, etc... Car ils le font bel et bien, et nombre d’items des programmes de seconde, première et terminale le prouvent de manière indiscutable (diversité des entreprises, création et partage de la valeur ajoutée, emploi, investissement, organisation du travail, etc…). Mieux que ça, avec l’horaire, les moyens et les contenus actuels, il est encore possible d’enseigner bien mieux qu’une vision abstraite et désincarnée de la production.

En resituant l’entreprise dans son contexte social (rôle des structures familiales dans l’accès des femmes à l’emploi, formes d’emploi et stratégies d’organisation des firmes, formes d’intégration et réseaux d’entreprises, statut socioprofessionnel et évolution des métiers, liens avec les administrations et les associations dans le circuit économique) et en pointant les contraintes qu’elle rencontre, l’enseignement de SES place de facto l’entreprise au cœur du système économique, et rend son rôle à la fois compréhensible et acceptable. Que demande le peuple de Wall Street ?

Qui pourrait donc sérieusement penser qu’un tel enseignement fait obstacle à l’acquisition d’une culture économique pour tous ? Que celui-là se souvienne alors de la colombe de Kant, qui « légère, lorsque dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide »…

Stéphane TULET Professeur agrégé de sciences économiques et sociales Maître de conférence à l’IEP de Paris

commentaires (1 message)


  • A propos d’un article de La Tribune, de Valérie Second 16 février 2010 17:34, par Emmanuel P.

    Merci de ta contribution, claire et bien argumentée ! J’aurais presque envie de dire que cette "journaliste" n’en vaut pas la peine...sauf que les propos qu’elle tient reflètent parfaitement la bêtise insondable et la mauvaise foi qui animent certains des laudateurs de la "réforme". Il faut donc contre-attaquer.

    PS : Voici déjà quelques années que je mets souvent des guillemets à "journaliste", et encore plus souvent à "réforme"

    Emmanuel, professeur de S.E.S., académie de Versailles

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales