articles de ce dossier
articles de la même rubrique

Fisking Valérie Segond (ou certaines personnes ne devraient pas être éditorialistes) (Blogosphère)

Publié par Denis Colombi on 07 février 2010


A lire aussi sur Une heure de peine

La Tribune publie un édito de Valérie Ségond portant sur les nouveaux programmes d’économie - Sciences économiques et sociales et Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion - qui s’annoncent pour la rentrée prochaine. J’ai rarement vu article plus mal écrit. Ce n’est pas tant le propos qui est dérangeant, que le fait qu’il est truffé d’erreurs et de contre-vérités, voire d’incohérences simples et franches. A tel point que je me pose des questions sur le fonctionnement du monde journalistique français : le fait de faire un "édito" dispense-t-il de simplement connaître le sujet dont on parle ? Chaque phrase mérite d’être corrigée : ça tombe bien, c’est ce que l’on appelle le "fisking", un petit jeu auquel je vais me livrer sans aucune pitié tant l’article est désolant.

Quatre Français sur dix ne savent pas ce qu’est le chiffre d’affaires d’une entreprise, et le confondent avec ses bénéfices. Quant aux dividendes, ils sont six sur dix à les prendre tantôt pour une plus-value, tantôt pour une taxe, tantôt pour la valeur de l’action (1)

 !

L’incipit de cette tribune est très intéressant : alors que Valérie Ségond va développer l’idée selon laquelle c’est l’enseignement de SES qui est cause des incompréhensions des Français face à l’économie, elle retient des exemples concernant des notions qui sont au programme de SES... et qui n’apparaissent pas dans les nouveaux programmes de seconde qu’elle entend défendre ! D’ailleurs, le communiqué de l’Apses à ce propos regrette la disparition de la distinction entre chiffre d’affaires et profits.

En outre, dès le début se manifeste un problème qui va courir pendant tout l’article : Valérie Ségond considère que connaître l’économie, c’est connaître la gestion des entreprises ou la gestion d’un ménage... Or, l’enseignement d’économie dont on parle est un enseignement de science économique, qui vise à donner une compréhension du monde. De la même façon, un cours de SVT vous explique comment se déroule la reproduction sexuelle, il ne vous apprend pas à séduire un partenaire...

"On peut vivre sans !", me direz-vous. Est-ce bien sûr ? Quand neuf Français sur dix ne savent pas calculer le taux d’intérêt effectif des emprunts qu’ils contractent (1), et qu’encore six sur dix se révèlent incapables de comparer deux abonnements de téléphone portable (1), c’est que leur lacune devient un handicap pour simplement bien vivre. Et ils le savent : trois Français sur quatre disent avoir besoin de "connaissances économiques" pour "réussir leur vie".

Cela fait un bail que, de gauche (Michel Rocard) comme de droite, les responsables politiques s’inquiètent de la faible maîtrise des concepts de base chez un peuple très prompt à épouser les thèses les plus complexes sur la mondialisation, les inégalités et la précarité. En économie les Français ont peu de connaissances et beaucoup de croyances.

Même remarque que précédemment. Mais on peut ajouter une chose d’importance : Valérie Ségond se centre, comme souvent, sur les Français, mais la situation est-elle plus brillante ailleurs ? Est-il sûr que les performances économiques d’un pays s’explique par la maîtrise du calcul des taux d’intérêt effectif de sa population ? Ce n’est guère évident. En outre, les compétences ici évoquées ont plus à voir avec les cours de mathématiques et des compétences finalement assez transversales, et non avec le contenu spécifique de la science économique. Plus loin, Valérie Ségond cite (mal) le manuel de Joseph Stiglitz : les manuels universitaires d’économie, qu’elle n’a très probablement jamais ouvert, ne donne aucun conseil pour choisir son abonnement de téléphone portable.

Pourquoi ? Le rapport de l’économiste Roger Guesnerie ainsi que les travaux d’évaluation réalisés par des économistes de grandes universités étrangères à la demande de l’Académie des sciences morales et politiques (2) sont formels : c’est dans l’enseignement économique et social dans les lycées qu’il faut en chercher la cause.

Comme tout ce qui est cité dans l’article, il est douteux que Valérie Ségond ait lu ne serait-ce qu’un résumé des deux rapports qu’elle cite, encore moins qu’elle les ait compris ou qu’elle se soit reportée aux discussions qui les ont suivit. Rien, absolument rien, dans le rapport Guesnerie n’avance l’idée que ce serait à cause de l’enseignement de sciences économiques et sociales que les Français ont des difficultés avec l’économie. Et pour cause, Roger Guesnerie est quelqu’un d’intelligent, ce que Valérie Ségond ne semble manifestement pas être : il sait bien que très peu de Français passe effectivement par cet enseignement, comme le rappelle Olivier Bouba-Olga ici ou Gilles Raveaud là.

A savoir, dans des programmes balayant "les problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains", ainsi que les thèses qui s’affrontent sur leur interprétation, au détriment de l’appropriation de quelques outils conceptuels et analytiques applicables à toutes les situations. Et qui négligent la microéconomie, sans laquelle la macroéconomie reste hermétique. Mais aussi des manuels pauvres en analyses et formalisation, où dominent illustrations, extraits d’articles, tableaux, etc...

Il faudra vraiment que Valérie Segond m’explique comment on fait pour mener une analyse sans tableaux statistiques, sans base empirique, c’est-à-dire les "illustrations, extraits d’articles" qu’elle stigmatise. Parce que honnêtement, je ne sais pas faire. Et quand je lis des articles universitaires, publiés dans de grandes revues internationales - dont je doute que Valérie Ségond connaisse seulement l’existence et la fonction - je ne m’offusque parce qu’ils contiennent des tableaux et des illustrations !

C’est pour pallier ces déficiences que le ministre de l’Education, Luc Chatel, a demandé à deux groupes d’experts de redéfinir les programmes de la classe de seconde. Avec un objectif : les centrer sur l’exploration d’outils conceptuels et de raisonnements applicables à des univers distincts, plutôt que sur des thèmes, qui ne seront plus que des prétextes pour étudier le fonctionnement des outils eux-mêmes. Reprenant ainsi l’approche des "Principes d’économie moderne" de Joseph Stiglitz.

Quand on cite un ouvrage, c’est qu’on a pris la peine d’y jeter un oeil - je ne parle même pas de le lire. Valérie Ségond n’a même pas cette décence élémentaire lorsque l’on veut prendre part à un débat ou que l’on rendre dans une discussion. Stiglitz propose de retenir cinq principes fondamentaux concernant l’économie : Arbitrage ; Incitations ; Echanges ; Informations ; Répartition. Ils sont bien loin de figurer dans les programmes de Sciences économiques et sociales et de Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion (vérifiez par vous-même ici).

Cet enseignement, désormais obligatoire, se déclinera en deux programmes : les sciences économiques et sociales et les principes fondamentaux de l’économie et de la gestion. Le premier n’a pas supprimé tous les défauts des programmes actuels : il poursuit toujours deux objectifs pas toujours conciliables - former les citoyens et préparer aux études d’économie -, et mêle encore sociologie et économie, deux disciplines distinctes dans leur concept et leur démarche.

Premièrement, Valérie Ségond n’a pas lu le rapport Guesnerie, qui soulignait qu’il fallait s’efforcer de tenir les deux objectifs qu’elle juge "pas toujours conciliables", former le citoyen et préparer les élèves aux études supérieures... qui ne sont rien de moins que deux objectifs communs à tout le système scolaire français ! Si Valérie Ségond veut se lancer dans une critique globale de celui-ci, qu’elle le fasse, mais je doute qu’elle en ait simplement la capacité.

Deuxièmement, elle stigmatise le programme de Sciences économiques et sociales... ce qui montre qu’elle n’a pas lu celui de Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion qui comporte cette phrase : "Il a principalement pour objectif de permettre à l’élève de développer des capacités d’analyse de l’organisation économique et sociale, dans une perspective de formation d’un citoyen libre et responsable". Les deux programmes affichent donc cet objectif, mais Valérie Ségond n’en critique qu’un seul. Ce qui montre quelles sont les gros biais idéologiques au travers desquels elle lit la réalité...

Avec deux fois plus de sociologie que d’économie.

Je crois que là, tout journaliste un peu sérieux parlerait de "foutage de gueule" pur et simple. Cette simple affirmation aurait dû pousser La Tribune à demander à Valérie Ségond de revoir sa copie, et éventuellement d’apprendre à faire son métier correctement. Le programme de seconde de l’enseignement d’exploration Sciences économiques et sociales ne contient que trois items clairement sociologiques, plus qui fait référence à la fois à l’économie et à la sociologie (celui sur les relations entre emploi et diplôme). Sur douze items au total. Valérie Ségond ne devrait pas s’étonner d’avoir des problèmes à choisir son abonnement téléphonique vu ses faibles capacités en calcul...

En outre, deux des items de sociologie, relégués en fin de programme, sont optionnel. Pour affirmer que la sociologie est dominante - ce qu’elle n’était pas non plus dans le programme précédent - il faut soit être idiot, soit d’une absolue et totale mauvaise foi. Je vous laisse seul juge.

Mais au lieu de tout embrasser, il se concentre sur quelques notions clés. Le second, en revanche, se consacre à l’activité strictement économique des acteurs, en particulier aux arbitrages des entreprises pour créer de la richesse, à l’utilité des banques, au rôle multiple de l’Etat, et a le rôle économique de l’échange.

Le programme de Principes fondamentaux de l’économie et la gestion reprend la plupart des choses qui sont vues actuellement en première en Sciences économiques et sociales... Comment cela pourrait expliquer les problèmes des Français avec l’économie quand c’est en SES et pas quand c’est en PFEG ? Mystère...

Le tout selon une pédagogie qui part de l’observation des faits, pour passer à leur analyse, à l’appropriation de concepts, puis à la formalisation d’un raisonnement.

Vraiment, il faudra que Valérie Ségond m’explique comment on fait pour partir de l’observation des faits sans passer par les "illustrations, extraits d’articles, tableaux, etc." qu’elle stigmatise dans les manuels... Il faudra aussi qu’elle m’explique comment on fait pour écrire des choses aussi manifestement incohérentes dans un même article.

A première vue, rien que de très raisonnable donc : moins d’ambitions, mais plus approfondies. En clair, maîtriser les concepts de base. Pourtant, la mobilisation des associations des professeurs du secondaire (voir La Tribune du 2 février) - dont l’une est présidée par Sylvain David qui a lui-même contribué à l’élaboration de ces programmes - montre que les enjeux de cette bataille vont bien au-delà d’une querelle de pédagogues. D’un côté, le gouvernement et les professeurs d’économie à l’université, qui s’accordent à dire que donner aux enfants une vision du monde sans leur donner la maîtrise des outils, c’est construire des préjugés sans capacité de s’en affranchir. Et que faire de l’économie, c’est apprendre à gérer la rareté des moyens.

Faire de l’économie, ce n’est pas apprendre à gérer la rareté des moyens, c’est chercher à comprendre les choix dans une situation de rareté. Et c’est complétement différent. Je n’ai jamais entendu quelqu’un utiliser une formulation aussi approximative. La science économique n’a pas pour but de vous apprendre à choisir, elle cherche à comprendre comment vous choisissez.

De l’autre, les professeurs du secondaire, dont beaucoup sont historiens ou géographes avant d’être économistes,

On croit rêver : d’où Valérie Ségond peut-elle bien tirer cette bétise ? Les professeurs du secondaire sont des professeurs de sciences économiques et sociales, qui ont passé un concours comportement des épreuves d’économie et de sociologie - seule l’agrégation implique une épreuve d’histoire (sans géographie), au choix avec Droit public/Science poltique, dont le coefficient est plus faible que les autres. La plupart des enseignants ont fait des études universitaires d’économie, un peu moins souvent de sociologie, assez régulièrement des Instituts d’études politiques.

qui considèrent que les outils, comme l’offre et la demande, sont en eux-mêmes porteurs d’une idéologie. Ils estiment que la mise en perspective doit primer, même si cela revient à verrouiller la vision du monde donnée aux enfants. Et que la redistribution et la régulation importent plus que la production de richesses. Deux conceptions de la liberté et de l’abondance des ressources donc.

L’opposition entre les universitaires et les enseignants du secondaire est une pure invention, issue du seul esprit de Valérie Segond. A quels universitaires fait-elle référence ? Sans doute à ceux qui ont publié une défense du programme récemment dans les Echos. Ils ne suffissent pas à dire ce que veulent les professeurs d’université.

Quant à ce qui est écrit sur les professeurs du secondaire, c’est un ramassis de préjugés sans fondement. Personne ne dit que la régulation et la redistribution sont "plus importants" que la création de richesse, car cela serait aussi débile que de penser que la création de richesse est "plus importante" que la régulation ou la redistribution - l’accusation d’idéologie tombe mal de la part de Valérie Ségond. Ce sont au contraire les enseignants de SES qui regrettent qu’on ait retiré la notion de "valeur ajoutée" de leur programme, notion qui mesure précisément la création de richesse... Quant à la mise en perspective, c’est surtout un moyen de motiver et d’intéresser les élèves.

Enfin, sur cette question de l’idéologie dont serait porteuse les courbes d’offres et de demandes, il est vrai que cela peut s’entendre dire, et pas spécialement chez les professeurs du secondaire puisque des enseignants d’université peuvent aussi l’avancer, et parfois de façon assez récurrente, cela est loin d’être partagé par tous. Pour beaucoup, le vrai problème est que ce programme fait la part belle à une seule perspective théorique, en particulier du fait de la marginalisation de la sociologie. Cela ne revient pas à dire que les outils sont idéologiques, mais que la science fonctionne sur la base du débat. Tout simplement.

Entre les deux, il faut croire que les Français ont tranché : les trois quarts disent ne rien comprendre à l’information économique (1). Ils veulent donc que cela change. Faut-il enfin confier l’enseignement de l’économie à des économistes ?

Valérie Ségond termine naturellement par le comble de la malhonnêteté. Et de la bétise puisque, comme je l’ai dit, les enseignants du secondaire sont déjà des "économistes" - pas des chercheurs bien sûr (mais trouvera-t-on beaucoup de chercheurs prêt à aller enseigner au lycée ?), mais des gens qui ont étudié l’économie et ont été sélectionné sur cette base-là.

Mais surtout comment Valérie Ségond peut-elle conclure que les "Français ont tranché" ? Parce que les Français disent ne rien comprendre à l’information économique ? Mais la plupart des Français n’a jamais mis les pieds dans une fac d’économie ! La plupart n’a même jamais eu un cours de Sciences économiques et sociales au lycée ! Comment pourrai-t-il avoir choisi un mode d’enseignement plutôt qu’un autre ? Valérie Ségond sur-interprète le résultat d’un sondage pour répondre à une question qui n’a pas été posée et qui n’a rien à voir avec le sujet. Soit c’est de la bétise, soit c’est de la manipulation.

Au final, le débat sur l’enseignement de l’économie mérite mieux que ça. Et les lecteurs de la Tribune mérite mieux que les délires de Valérie Ségond. Car le problème ne provient pas du positionnement politique ou "idéologique" adopté par l’article, mais simplement des informations sur lesquelles l’éditorialiste appuie son propos, qui oscillent entre l’erreur pure et simple et la mauvaise foi. Défendre ce programme n’est pas un problème. Encore faut-il le faire avec des arguments honnêtes...

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales