articles de ce dossier
articles de la même rubrique

Des stages en classe de seconde ! (Blogosphère)

Jean Gadrey, 4 février 2010


A lire aussi sur le blog de Jean Gadrey

Six économistes ayant pignon sur médias ont publié le 1° février dans Les Échos un point de vue pour défendre « leur » réforme des SES, pour l’instant celle de la classe de seconde. Voir ce lien. Avec mon ami Gilles Raveaud, nous avons proposé dès le lendemain une réponse, mais nous n’avons pas encore eu… d’écho. Du coup, je recopie notre texte à la fin de ce post.

Mais j’ai une autre idée. On nous répète en effet que tout projet de réforme doit être testé et évalué de façon expérimentale avant d’être généralisé. Nous avons ici une occasion unique.

Je propose que nos six collègues encadrent chacun un stage en classe de seconde pendant deux semaines. On leur éviterait les lycées des zones où ils habitent pour préférer des zones dites « sensibles », afin que l’expérimentation permette de valider le titre de leur article : « De l’économie pour TOUS les lycéens ». Ils auraient à enseigner en priorité les éléments du programme qui l’emportent dans leurs courbes de préférences : les élasticités diverses, les courbes d’offre, de demande, et de coûts. Un psychologue du travail pourrait venir les assister en cas de détresse pédagogique.

Il faudrait enregistrer le tout en vidéo, car l’évaluation doit être externe et indépendante. Si on peut le faire pour Star Academy, c’est envisageable pour les stars de l’académie.

Il faudrait un groupe témoin. Il serait constitué de classes normales, avec des profs de SES normaux, enseignant des bouts du programme actuel. Par exemple : valeur ajoutée, chômage et inégalités. Eux aussi seraient enregistrés.

Viendrait ensuite le temps de l’évaluation comparée. Une mission d’évaluation pluraliste, incluant des représentants de la société civile, se prononcerait, après avoir visionné le tout et entendu les élèves, les enseignants et d’autres acteurs. Les questions posées seraient par exemple : après ces deux semaines intensives, qu’est-ce que les élèves ont assimilé, cela les aide-t-il à mieux comprendre le monde réel, ont-ils été intéressés ou rebutés, et quels contenus vous semblent préférables ?

Chiche ?


Pour LES sciences économiques ET SOCIALES (texte envoyé aux Échos le 2 février)

Jean Gadrey, professeur émérite (université Lille 1) Gilles Raveaud, Maître de conférences (Institut d’Etudes Européennes, université Paris VIII)

Six de nos collègues économistes universitaires ont publié le 1° février un point de vue (« De l’économie pour tous les lycéens ») à l’appui d’un projet de réforme des programmes de seconde dans lequel ils voient une chance pour « la diffusion d’une véritable culture économique en France ». On nous permettra d’en douter fortement, pour trois raisons.

D’abord, est affirmée l’existence d’un « langage commun » aux économistes, celui qu’il faudrait commencer à inculquer en seconde. Or ce langage n’est commun qu’à une fraction de la profession, il est vrai influente et à l’origine de cette réforme. Les programmes actuels, pluralistes, évitent de faire croire à une telle fiction. Ils sont à ce titre plus représentatifs d’une discipline qui n’est pas réduite à une école ou à une « grammaire ». Vu la façon dont les tenants de cette école ont anticipé la crise, ils devraient faire preuve de plus d’humilité. D’autres courants ont été plus performants.

Ensuite, et c’est le plus important, cet enseignement a été défini, depuis sa création en 1965, avec pour objectif de permettre aux élèves de « mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ». C’est pour cette raison qu’il a été conçu en jouant la complémentarité de deux disciplines, l’économie et la sociologie, enrichies par des références à l’histoire. C’est ce qui a fait son succès, attesté par les statistiques sur la diversité de ses débouchés.

Si nos six collègues ne parlent plus que de « culture économique », c’est qu’en effet le projet actuel fait pratiquement disparaître la dimension sociale de la compréhension du monde, y compris le monde économique. Exit par exemple le chômage, les catégories professionnelles, l’organisation du travail ou la famille ! Cela explique la récente démission du sociologue François Dubet de la commission d’élaboration des programmes.

Enfin, selon presque tous les enseignants de SES, la nouvelle « grammaire » mise en avant, essentiellement spéculative et mathématique (élasticités, courbes d’offre et de demande, courbes de coûts…), est inaccessible à la majorité des jeunes de quinze ans tels qu’ils sont.

Il y a fort à craindre qu’une telle réforme non seulement ne serve en rien la culture économique de la jeunesse, mais, bien au contraire, qu’elle aboutisse à l’en détourner.

Ce que nous souhaitons, ce n’est pas que les élèves acquièrent une « boîte à outil » présentée comme universelle. C’est qu’ils se confrontent aux problèmes, qu’ils appréhendent la difficulté de la connaissance et l’existence de points de vue différents, tout en se familiarisant avec les grands faits et institutions (l’entreprise, la famille, etc.). Nous souhaitons des élèves acteurs de leur enseignement, qui interrogent et qui s’interrogent. Les nouveaux programmes reviennent précisément à évacuer ce verbe : s’interroger.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales