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SOS SES ! (Blogosphère)

Jean Gadrey, 2 février 2010


A lire sur le blog de Jean Gadrey

les derniers articles | imprimer | envoyer a un ami En 2000, des étudiants avaient créé un « mouvement contre l’autisme en économie ». Une belle mobilisation avait suivi dans plusieurs facs et grandes écoles, une commission nationale avait été mise en place (rapport Fitoussi de juin 2001) et un texte commun d’étudiants et d’enseignants (nombreux et divers) appelant à « une réforme en profondeur des enseignements de l’économie » avait circulé en décembre 2001. Ce mouvement a eu, et a encore, des prolongements à l’étranger.

Les élections de 2002 allaient mettre un terme à ce qui aurait pu être une réforme importante, redonnant du souffle à un enseignement devenu un obstacle à la connaissance de l’économie comme pratique sociale et historique et comme objet de controverses. Un enseignement dominé par les économistes néoclassiques, comme le sont les procédures de recrutement des professeurs universitaires d’économie, ce qui assure la reproduction de la caste et sa consanguinité.

LA CHARGE DES « NEOCONSERVATEURS » CONTRE LES SES Depuis 2002, le gouvernement, sous la pression du Medef et de ses lobbies (dont le très actif Institut de l’entreprise, présidé par Michel Pébereau, qui a proposé des programmes détaillés), mais aussi d’une fraction des économistes, a décidé qu’il fallait désormais s’en prendre à l’enseignement des SES (sciences économiques et sociales) au lycée. Un enseignement jugé insupportablement pluraliste, pluridisciplinaire et ouvert aux grandes questions que les citoyens se posent, plutôt qu’aux mondes fictifs des « équilibres » néoclassiques fondés sur une représentation concurrentielle et individualiste, donc fausse, des relations humaines. Développer l’esprit critique des jeunes et leur ouverture sur le monde réel est pour les libéraux un danger. Il convient de leur inculquer très tôt les valeurs supérieures de la compétitivité et du libre marché. Et, pour cela, rien de mieux que les rudiments de la TNC (théorie néoclassique).

Ceux que l’on nomme aux États-Unis les néoconservateurs, qui étaient derrière Bush, mais qui ont quelques homologues chez nous, ne mènent pas que des guerres économiques. Ils ont retenu de Marx que les idées dominantes sont celles de la classe dominante, pour peu que cette dernière se dote d’une puissance d’inculcation suffisante et qu’elle sache cantonner les résistances. Si l’on voulait une preuve que la TNC est bien un discours (en forme de théorie) au service du libéralisme économique, ce que contestent vivement ses avocats, la passion que lui voue la fraction la plus ultra du patronat, emmenée par un banquier sarkoziste, en serait une. Ces gens-là savent très bien distinguer les idées qui confortent leurs intérêts et les autres.

Vous pensez que j’exagère ? Lisez cette allocution de Michel Pébereau, surnommé « le banquier qui parle à l’oreille du Président », très influent sur ce dossier.

En voici un court extrait : « À l’heure où l’on parle d’exception culturelle française et du problème des citoyens à comprendre le fonctionnement des marchés, il serait peut-être bon d’effectuer un travail pédagogique de fond sur nos lycéens, comme cela a été fait par les entreprises depuis 20 ans auprès de leurs salariés, afin de les sensibiliser aux contraintes du libéralisme et d’améliorer leur compétitivité, en adhérant au projet de leur entreprise. Je me positionne donc aujourd’hui devant vous pour un enseignement où la concurrence est la règle du jeu, où la création de richesses est un préalable à la distribution de richesses, et où le marché assure la régulation de l’économie au quotidien. Ce sont des concepts simples, que les jeunes Français doivent apprendre et comprendre, comme sont en train de le faire en ce moment même le milliard de Chinois et le milliard d’Indiens. »

Les provocations des dirigeants politiques de droite, convaincus d’avance par ces thèses, mais se heurtant au succès même de la filière des SES, n’ont pas cessé. Par exemple celles de Xavier Darcos à la rentrée 2007, estimant que la filière ES était « sans débouché évident ». Au-delà des statistiques qui prouvent l’inverse, voir l’impressionnante liste des personnalités titulaires du bac ES, via ce lien.

La dernière provocation, après celle de la réduction des horaires, porte sur une redéfinition drastique des contenus en classe de seconde (voir les blogs d’Arnaud Parienty et de Gilles Raveaud sur ce site, ainsi que les sites de l’APSES et de l’IDIES). J’ai mis en annexe 1 de ce post un petit récapitulatif effectué par une prof de SES. Il n’y a pas besoin d’avoir fait d’études d’économie pour saisir le basculement radical vers une approche idéologiquement orientée, technicisée, désincarnée, désocialisée et a-historique de l’économie, avec des apports sociologiques devenus marginaux.

AUTISME AU SECOND DEGRE La domination de la microéconomie néoclassique, et dans une moindre mesure, celle de la macroéconomie correspondante, sont une institutionnalisation de « l’autisme économique » dès les premières années des facs. Mais en privilégier les rudiments techniques en seconde, à quinze ans, c’est de l’autisme au second degré : ce qui est déjà difficile à « faire passer » en terminale ou en première année de fac va devenir une impossible mission pédagogique en seconde, si toutefois on estime que l’enseignement doit conserver un objectif d’accessibilité pour le plus grand nombre. Les obstacles pédagogiques liés à un contenu « qui ne parle pas » de l’économie et de la société vécues vont être redoublés par ceux qui tiennent à un excès d’abstraction formelle (à cet âge). Ce qui ne semble pas un problème pour ceux qui ont concocté ce programme, mais a réveillé en moi de vieux souvenirs.

J’ai en effet le double « privilège » de l’âge et d’avoir commencé ma carrière universitaire comme matheux, à la fin des années 1960. J’ai alors fréquenté de près une autre réforme des programmes des collèges et lycées : celle des maths. Une commission de « savants » de haut vol, planant dans l’abstraction qu’ils maniaient avec brio comme chercheurs réputés, avait malheureusement été chargée de proposer des programmes nouveaux à partir de la classe de… quatrième. Et tout aussi malheureusement, après mai 68, Edgar Faure et son successeur à l’éducation nationale décidèrent de suivre leurs recommandations.

Vous savez ce qu’est une droite, en géométrie ? Ignorantus, ignoranta, ignorantum (Toinette à Argan). Vous n’en avez en fait aucune idée scientifiquement fondée ! Voici comment la commission des matheux d’élite la définissait axiomatiquement en classe de quatrième :

” On appelle droite un ensemble D d’éléments dits points, muni d’une bijection g de D sur R (ensemble de réels) et de toutes celles f qui s’en déduisent de la manière suivante : a étant un réel arbitraire, on a : soit f (M) = g (M) + a, soit f (M) = - g (M) + a. La famille des bijections f s’appelle une structure euclidienne. ”

C’est sidérant, mais en dépit des protestations générales qui ont permis quelques reculs sur des points aussi caricaturaux, il a fallu attendre 1978 pour retrouver des programmes plus raisonnables. Voilà ce qui se produit chaque fois que des groupes d’experts « de haut niveau » déconnectés du terrain sont chargés de faire la loi. Ce n’est pas mieux, ou c’est pire, quand cela se décide dans le secret des cabinets ministériels.

On n’en est pas à ce degré d’abstraction scolastique avec la réforme des SES en seconde, mais c’est la même tendance, avec l’insistance unilatérale sur les formules et sur les courbes abstraites, sur l’axiomatique et sur la méthode hypothético-déductive. La différence avec les maths, c’est que l’axiomatique de la droite est abstraite mais scientifiquement exacte, alors que les axiomes néoclassiques de comportement économique des agents sont abstraits mais faux, comme l’ont montré aussi bien Herbert Simon que Daniel Kahneman, l’un et l’autre prix « Nobel ».

Je n’ai pas le moindre doute sur le fait que cette offensive vise non seulement à dénaturer un enseignement assez remarquable, mais aussi à le détruire progressivement. La désaffection qui se produira si de telles réformes sont adoptées est délibérément souhaitée par leurs instigateurs. Il faut de larges alliances pour stopper cette révolution conservatrice et anti-pédagogique.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales