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Utilité polyphonique contre utilitarisme marchand

Cahiers pédagogiques n°425, juin 2004, p. 31.


Utilité polyphonique contre utilitarisme marchand

Philippe Corcuff

Extraits de l’intervention de Philippe Corcuff au stage de l’APSES du 6 février 2004-03-26.

- En apportant des connaissances plurielles sur les sociétés humaines, et donc aussi sur la place de chacun dans ces sociétés, les SES participent de la réflexivité critique des sociétés individualistes et démocratiques, et valorisent même la réflexivité de la société sur elle-même et la réflexivité de chacun sur soi-même. Confrontant, de manière pluraliste, les lycéens à des savoirs critiques, les SES contribuent aussi à armer les citoyens contre les illusions que nos démocraties imparfaites génèrent à l’égard d’elles-mêmes. Elles contribuent aussi à armer les individus contre certains excès individualistes. Ainsi, resituant les individus dans des tissus de relations sociales, elles pointent un piège narcissique inclus dans l’individualisme contemporain : au lieu de considérer l’individu comme une monade isolée et autosuffisante (à la manière d’un Stirner au XIXe siècle ), elles facilitent la prise de conscience de ce que chacun, individualité singulière, est pourtant fabriqué avec des relations sociales. Contre l’illusion narcissique, elles aident donc à comprendre notre individualité sociale, dans une connaissance de soi-même moins tronquée.

- Par ailleurs, qu’il s’agisse des ensembles sociaux ou des unités individuelles, elles apportent des ressources à la connaissance critique des déterminismes non-conscients qui nous travaillent. Dans le sillage de la tradition théorique qui va de Spinoza à Bourdieu , les SES participent à l’élargissement de la liberté relative de l’individu et de la société via la connaissance des déterminations. Ce faisant, elles mettent en évidence que les réalités sociales qui sont présentées par les dominants comme “ naturelles ”, allant de soi, voire éternelles, sont bien le produit des relations sociales, historiquement situées, et que, donc, elles peuvent être transformées. En même temps, conscientes de l’inertie des relations sociales et de leur imbrication complexe, elles montrent que tout n’est pas possible à tout moment, que le travail sur soi des individus et de la société est un travail long, difficile, semé d’obstacles. Elles contribuent donc à éclairer les possibilités et les impossibilités du travail individuel et collectif sur soi et à éviter les volontarismes aveugles.

- Découvrant ainsi les complications de la vie individuelle et collective, socialement et historiquement située, elles livrent des armes contre deux types de bonimenteurs : ceux qui veulent nous faire croire que les ordres dominants existants sont nécessaires et que les contraintes sociales et économiques sont inéluctables et ceux pour qui tout est simple, selon lesquels il suffit de claquer des doigts pour que les choses changent.

- On a donc là une double utilité des SES : d’une part, une utilité démocratique, par le travail de la société sur elle-même alimentant son auto construction et, d’autre part, une utilité individualiste (mais renvoyant à une individualité sociale) du travail sur soi participant à l’autoconstruction de chacun.

Une autre utilité professionnelle

Englobant l’utilité marchande visée par le MEDEF et la mettant à distance, les savoirs enseignés par les SES débouchent sur une utilité professionnelle plus large. Elles transmettent bien des savoirs spécialisés qui peuvent être utiles à l’activité professionnelle, mais qui prennent sens dans certaines configurations :

1) Elles intègrent une diversité des registres de savoir (économie, sociologie, ethnologie, science politique, histoire socio-économique, histoire des idées, etc.). Elles apprennent donc à appréhender la complexité d’un problème en utilisant une diversité d’éclairages tandis que la libre circulation entre ces différents registres de savoir facilite une prise de distance dans le maniement des ressources intellectuelles en en révélant les limites respectives.

2) Elles sécrètent plus largement un esprit critique et une mise en perspective générale, utile pour se situer dans les spécialisations professionnelles. D’une part, cette utilité apparaît étroitement professionnelle, dans la capacité qu’elle donne à une plus grande mobilité intellectuelle et professionnelle de plus en plus requise par les évolutions socio-économiques en cours, à l’inverse d’une étroite spécialisation. D’autre part, elle inclut une utilité citoyenne plus globale, au sens où Jean Jaurès notait dans son célèbre “ Discours à la jeunesse ” qu’il fallait que chacun soit “ un praticien et un philosophe ”, s’inscrive dans des spécialisations nécessaires tout en étant capable de se situer, par “ des idées générales ”, dans le vaste monde, en tant que citoyen.

Une utilité transfrontalière

Les SES pratiquent depuis longtemps une circulation entre différents registres de savoir. Elles pratiquent ainsi ce que j’ai appelé — des “ passages transfrontaliers ”.

- Il y a ici potentiellement, selon moi, un double écueil :
-  se fondre dans un grand tout qui ne distingue plus les disciplines en tant que lieux de rigueurs spécifiques, pouvant tendre à une dissolution des notions de rigueur intellectuelle, de vérité scientifique et de réalité ;
-  créer des frontières rigides et indépassables entre les disciplines, rendant impossibles des éclairages pluriels sur des problèmes analogues.

- Le premier écueil peut mener au second : l’extrême relativisme orchestré par Michel Maffesoli en consacrant “ docteur en sociologie ” une astrologue (Elisabeth Teissier) en Sorbonne a conduit certains sociologues, depuis, à un raidissement scientiste, voire sectaire.

- Les passages transfrontaliers, tels que je les envisage, présupposent des disciplines autonomes, centrées sur des méthodes et des logiques de rigueur spécifiques, à partir desquelles des dialogues et des éclairages complémentaires sont possibles. Ces passages transfrontaliers appellent tout à la fois une logique pluridisciplinaire qui renvoie à plusieurs disciplines supports de rigueurs propres, et une logique transdisciplinaire qui renvoie à des passages et à des dialogues entre disciplines. Cette perspective transfrontalière, entre le pluridisciplinaire et le transdisciplinaire, alimente une double utilité :
-  faire varier une pluralité d’éclairages sur des questions analogues (éclairages qui, tout en se complétant les uns les autres, ne se remplacent pas) ;
-  faire naître de ces passages des intelligibilités nouvelles, qui ne constituent pas simplement la somme des intelligibilités disciplinaires mais ajoutent un petit quelque chose à la connaissance.

- Ce double apport est justement précieux dans les SES : faire se croiser sur un problème les éclairages de disciplines différentes plutôt que découper l’enseignement en différentes disciplines distinctes. Mais consolider une telle perspective cognitive supposerait qu’une partie de l’enseignement soit consacrée à la clarification épistémologique de deux questions emboîtées : celle des spécificités des différentes logiques disciplinaires et celle des possibilités de transdisciplinarité. Cela appellerait donc un minimum d’enseignement épistémologique, livrant les repères de base de cet enseignement pluridisciplinaire et transdisciplinaire. D’où l’importance d’un dialogue avec la philosophie sur le plan de l’épistémologie, comme l’avait proposé Bourdieu dans ses propositions de refonte des programmes scolaires.

- Il existe un deuxième type de passage transfrontalier que les SES ont déjà expérimenté : les passages entre les sciences sociales et des registres culturels différents (documents d’actualité, romans, films de cinéma, chansons, etc.). C’est-à-dire d’autres sources d’intelligibilité, qui n’annihilent pas les logiques disciplinaires mais qui ajoutent des étincelles nouvelles d’intelligibilité. C’est une dimension pédagogique des SES, mais c’est aussi plus que cela dans la production d’une connaissance supplémentaire.

- Il faudrait ajouter que l’enseignement des SES (dans sa double dimension de disciplines scientifiques autonomes et de passages transfrontaliers entre elles) ne peut que s’enrichir d’une culture philosophique, au-delà de la dimension épistémologique déjà signalée. Les modèles des sciences sociales se nourrissent d’hypothèses anthropologiques , de systèmes de valeurs éclairés par la philosophie morale et d’intuitions politiques éclairées par la philosophe politique. Les sciences sociales mesurent des processus sociaux, ce qui suppose une double dimension technique (des systèmes de mesure, comme les statistiques) et morale (des systèmes de valeur). Dans un champ transfrontalier, à la fois pluridisciplinaire et transdisciplinaire, le dialogue avec les philosophes a donc une place aujourd’hui sous-estimée.

- La défense des SES apparaît alors inextricablement comme une résistance et une transformation, et donc comme une dynamique de réinvention. Il s’agit d’un défi non pas seulement défensif mais également créatif.

Philippe Corcuff maître de conférences de science politique à l’Institut d’études politiques de Lyon, membre du Conseil scientifique d’ATTAC France

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