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Les SES en seconde et la formation du citoyen : un enjeu éducatif

Apses Info 2000


Les SES en seconde et la formation du citoyen : un enjeu éducatif

“La finalité de l’enseignement de l’économie n’est pas d’apprendre des réponses toutes faites aux questions économiques mais de ne pas se laisser duper par les économistes” Joan Robinson

“Bien informés, les habitants d’un pays sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets.” Alfred Sauvy

- La classe de seconde est souvent vécue, par les enseignants de SES que nous sommes, comme une classe difficile. La motivation pour y enseigner est souvent de “recruter” de futurs élèves pour la section ES. L’enjeu serait alors d’attirer le client en lui faisant découvrir des concepts, des mécanismes, des méthodes que l’on pourra ensuite approfondir en Première et en Terminale.
- Mais, comme nous le rappelle les programmes, l’enseignement des SES ne doit pas (et ne peut pas) se limiter à cet objectif. Il s’agit d’un “enseignement de formation générale” destiné à “préparer [les élèves] à travailler et agir en adultes : producteurs, consommateurs, mais aussi citoyens plus conscients de leurs responsabilités” (B.O du 10 juillet 1992).
- Au delà de la transmission de connaissances et de savoir-faire, il y a donc là un objectif éducatif : il s’agit de transmettre des attitudes (je préfére cette expression à celle trop ambiguë de “savoir-être”). A l’heure où s’opère un recentrage de nombreux collègues vers la seule didactique et où s’élaborent des référentiels de concepts à maîtriser, il me semble important d’insister sur la dimension éducative et pédagogique en revenant sur ces comportements sociaux que notre enseignement peut valoriser. La formation du citoyen, dont on redécouvre l’importance et qui est placée en exergue de nos programmes depuis toujours, ne peut être réalisée qu’en prenant en compte cette dimension. Les remarques qui vont suivre ne prétendent donc pas redécouvrir le “fil à couper le beurre pédagogique” , elles n’ont pour intention que de reformuler des valeurs qui sont dans notre enseignement depuis sa fondation . et de répondre à la question : quelles sont ces attitudes, ces comportements sociaux que les SES peuvent, favoriser notamment en Seconde où la formation du citoyen se justifie le plus ?

Une distance critique. Ce n’est pas propre aux SES, tous les enseignements au lycée cherchent à nuancer et à privilégier une distance critique par rapport aux informations, au savoir et par rapport à soi même. Mais dans ce domaine, les SES ont une spécificité à développer. Notre enseignement s’est constitué à partir du tournant des années 70 et du début des années 80 sur une démarche inductive et l’utilisation des documents. Parce que cette démarche semble aujourd’hui remise en cause, tant dans nos pratiques, dans les manuels , que dans les projets concernant le bac, il semble important de revenir sur sa finalité. Les documents sont une source d’information, un éclairage, le point de départ de la réflexion de l’élève. Il est particulièrement important en Seconde de montrer aux élèves qu’on ne peut prendre tout ce qui est dit ou écrit pour “argent comptant”. Un bon exemple nous est fourni par un texte relativement connu où dans un entretien réalisé par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (“Dans les beaux quartiers” Seuil 1989 p. 190) Mme de Quesnay parlant du mariage de ses trois filles et du sien propre attribue au hasard la cause de la rencontre . Par l’outrance et la caricature du propos, les élèves perçoivent très facilement que le hasard ne joue qu’un faible rôle et que ces rencontres sont déterminées socialement. Ce texte, comme beaucoup d‘autres, permet de repérer le décalage entre le discours des acteurs et la réalité sociale qui l’a construit. Nous sommes là, selon moi, dans ce qui fait l’originalité et l’intérêt de notre enseignement. Cette “méfiance” vis -à-vis de l’information ne doit pas se limiter aux seuls documents écrits, on peut aussi l’appliquer aux documents audiovisuels. On ne peut d’ailleurs que regretter que l’éducation aux médias et la lecture de l’image n’aient pas encore pris toute leur place dans l’enseignement secondaire.

De la difficulté de relativiser… Cette distance critique s’applique aussi à son propre discours. La classe de seconde est très souvent l’occasion de la découverte du relativisme et du danger de l’ethnocentrisme. Cette découverte s’accompagne souvent d’une certaine violence voire même d’un refus. Le thème de la famille ou celui des déterminants sociaux de la consommation sont souvent l’objet de discussions passionnées ! Il est difficile à un adolescent en construction, à la recherche de sa personnalité d’admettre qu’une grande partie de ses actes est le produit d’un certain déterminisme social. Notre mission éducative est ici délicate : faire prendre conscience de cette réalité sociale (c’est peut être à ce niveau l’essentiel de l’initiation à la sociologie) tout en leur évitant de tomber dans l’excès inverse et le pessimisme le plus noir (“nous sommes conditionnés”, “il n’y a pas de libre arbitre”…). Au delà de cette distance critique, on peut dire que notre enseignement, dans ses contenus et ses méthodes, invite au relativisme. Est-il nécessaire de rappeler que c’est la première étape dans une éducation à la tolérance et contre le racisme ? Bien sûr, on sait aussi les dérives que peut engendrer un excès de relativisme culturel . Considérer qu’il n’y a plus de vérité ou que toutes les opinions se valent sont des pratiques dangereuses. Le chemin est étroit. Mais les SES peuvent être aussi l’occasion de réfléchir sur la production de la norme et son évolution. Constater dans le cadre du cours sur la famille qu’un tiers des enfants naissent hors mariage et qu’un mariage sur trois se solde par un divorce peut jouer un rôle essentiel pour des jeunes qui vivent leur situation personnelle comme unique et stigmatisante. De même, la présentation de cultures radicalement différentes (aux Arapesh, Yanomami et autres pygmées Ba M’buti, la nation SES reconnaissante…) a pour mérite de faire prendre conscience aux élèves de l’universalité de l’humain et de la singularité des cultures.

La curiosité n’est pas un vilain défaut… La lecture de la presse, la mise en perspective de l’actualité, la constitution de dossiers sont des pratiques qui nous sont encore familières. C’est souvent ainsi que les élèves “accrochent” avec la matière. Mais cette curiosité, cet intérêt pour les problèmes contemporains, appellent deux remarques.

- En premier lieu, il faut rappeler l’importance éducative du travail sur les prénotions. Les représentations des élèves doivent être prises en compte si l’on veut ensuite construire des outils conceptuels solides. L’enjeu éducatif est donc à la fois de montrer que les élèves savent des choses, que les représentations au sein de la classe sont diverses et en même temps de dépasser le discours de “café du commerce”. Il faut donc permettre aux élèves de saisir la complexité d’un problème et de dépasser le piège des explications simplistes tout en évitant de juger et classer les représentations émises. Là aussi, le chemin est étroit…
- En second lieu, la prise en compte de l’actualité ne peut se réduire à un simple commentaire journalistique ou à des débats sans fondements. La tentation est grande de reproduire le modèle télévisuel où l’on qualifie de débats de bien piètres échanges d’idées. Notre discipline a d’ailleurs pendant un certain temps souffert d’une image de manque de rigueur, elle était la matière où “on faisait des débats sur l’actualité”. S’il est vrai que cette critique fut en partie fondée, doit-on aujourd’hui au nom de cette même rigueur s’interdire ces formes d’expression dans la classe ? A condition qu’il soit préparé, qu’on donne aux élèves les outils d’analyse nécessaires et qu’il soit géré, cette pratique peut être extrêmement formatrice pour les jeunes. Ce peut être, là aussi, une école de la tolérance et du respect.

Les SES en seconde peuvent aider à éduquer un futur citoyen, doté d’un sens critique et mettant en œuvre sa capacité à douter et à questionner les discours officiels et les dogmes. Certes, on peut considérer que tout cela est bien ambitieux ou utopique. Mais ces attitudes, ces valeurs ne sont pas l’apanage des seules SES, elles sont transversales et constituent la base d’une réelle transdisciplinarité dans la formation du citoyen. Les SES ont les moyens d’être aujourd’hui encore porteuses de cette ambition au sein des lycées.

Philippe WATRELOT

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales