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Origine et développement des sciences économiques et sociales dans l’enseignement secondaire : l’histoire d’un combat (1966-1988)

DEES n°75 / Mars 1989, page 26-30.


ORIGINE ET DEVELOPPEIVIENT DES SCIENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES DANS L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : L’HISTOIRE D’UN COMBAT (1966-1988)

Pierre AUTRAN, Jean-Pierre GUIDONI

- Introduites dans l’enseignement secondaire français il y a vingt-deux ans, les sciences économiques et sociales (SES) ont connu une extension très rapide. Insignifiante en 1966, la clientèle scolaire B est devenue numériquement la première des sections d’enseignement général avec 28 % des candidats au baccalauréat en 1987. Ce succès n’a pas empêché de fréquentes et parfois violentes remises en cause. C’est pourquoi leur histoire est aussi courte qu’agitée.

UNE NAISSANCE CONTESTÉE (1965/1966)

- L’apparition des sciences économiques et sociales dans le système éducatif français constituait une des grandes nouveautés de la réforme Fouchet. Leur création, conseillée au Ministre par M. Fernand Braudel, répondait d’abord à un besoin : en pleine période d’expansion, l’économie se révélait indispensable à la formation de l’homme de la fin du Xxè siècle. Or, cantonnée jusque-là dans l’enseignement technique, elle continuait à être consciencieusement ignorée par la grande majorité des lycéens. Par ailleurs, elle entrait pleinement dans la politique des Pouvoirs publics qui, pour adapter le système scolaire à l’époque, entendaient alléger les effectifs des séries littéraires dépourvues de débouchés, au profit de leurs homologues scientifiques. Enfin, objectif non avoué mais réel : assurer la relève s’une histoire-géographie en déclin, éliminé de l’écrit su baccalauréat et par là même reléguée au rang de discipline secondaire.
- Pour toutes ces raisons, les SES devinrent, avec quatre heures hebdomadaires, le pivot de la section B. Toutefois, en seconde, l’Administration jugea prudent de constituer une série AB où les SES à la fois matière principale et banc d’essai, contribueraient efficacement aune orientation vers la section B(SES), soit vers la section G (technique économique), soit même pour les élèves littéraires non motivés par l’économie, vers la section A.
- Le rôle des SES étant fixé, il restait à définir leur contenu, à élaborer un programme et à façonner une pédagogie. Fidèle à la tradition, le Ministère crut bon de faire appel à une commission composée d’éminentes personnalités appartenant à l’enseignement supérieur et à l’inspection générale. Las ! Les débats, très vite houleux et confus, ne donnèrent rien de positif. Deux camps irréductibles se dressaient l’un contre l’autre. Ne pouvant s’opposer à la création des SES chacun cherchait à les annexer. Les techniciens-économistes qui, jusque-là, avaient dans le secondaire le monopole de l’enseignement de l’économie, entendaient le conserver avec d’autant plus de vigueur que la section B leur fournissait le moyen tant attendu de briser le ghetto du technique. De leur côté, les historiens-géographes voyaient dans la nouvelle discipline une version améliorée de l’instruction civique dont ils avaient la charge. Affaiblis par la réforme Fouchet, pouvaient-ils accepter une nouvelle et redoutable concurrence et laisser échapper une compensation possible ? Devant ce dialogue de sourds, Christian Fouchet mit fin aux travaux de la Commission et chargea. Marcel Roncayolo, normalien, agrégé de géographie et collaborateur de M. Braudel à l’École des hautes études, de fonder les sciences économiques et sociales.

UNE MISE EN PLACE EXEMPLAIRE (1966-1969)

- Pour accomplir sa mission, M. Roncayolo fit appel à la collaboration de MM. Guy Palmade, Lautman et Ibanès. Autour de ce noyau se constitua une équipe solide et homogène qui donna à la nouvelle discipline des finalités humanistes : fournir aux élèves une ouverture cohérente et globale sur le monde contemporain par une étude des rouages de l’économie familiale (en seconde), nationale (en première) et internationale (en terminale), où l’homme, toujours présent, est replacé dans son milieu et son travail. Une telle conception a fait des SES un bloc pluridisciplinaire où l’économie, la sociologie, la démographie, l’histoire économique et le droit vivent en symbiose. Il restait à trouver des professeurs capables d’enseigner ce conglomérat. En 1966-67, dans les quelques établissements chargés de l’expérimentation, cette tâche fut confiée aux enseignants de sciences et techniques économiques et d’histoire-géographie qui s’étaient portés volontaires. Mais la Commission Roncayolo étendit le recrutement aux diplômés de sciences politiques et aux sociologues, juristes, psychologues de la vie sociale, qui pénétrèrent ainsi pour la première fois dans le second degré, comme maîtres auxiliaires. Un tel « melting pot » présentait des risques d’anarchie pédagogique que M. Roncayolo conjura parfaitement en conviant à Sèvres, une semaine par trimestre et ce, pendant trois ans, une fraction non négligeable de ce nouveau corps professoral. Il fixa trois objectifs à ces stages :
- 1. Préparer le recyclage des enseignants, conscients de leurs lacunes dans telle ou telle branche des SES : des conférences prononcées par des spécialistes et suivies par un débat souvent fructueux, montrèrent la voie à suivre.
- 2. Expérimenter un programme élaboré par la Commission Roncayolo, en collaboration avec des maîtres de l’enseignement supérieur. Innovation remarquable. Pour la première fois, la parole était donnée aux usagers dont nombre de critiques furent entendues. Ainsi l’entreprise, qui alourdissait le programme de seconde, fut transférée dans celui de première.
- 3. Amorcer un renouveau pédagogique pour une clientèle scolaire que l’on sentait de plus en plus rétive à l’enseignement traditionnel. Des méthodes spécifiques, impliquant une participation des élèves furent définies avant l’explosion lycéenne de 1968 : utilisation constante et critique des mass-média ; recours aux statistiques, aux graphiques et aux enquêtes.
- Ces stages furent le théâtre d’affrontements entre historiens-géographes et techniciens-économistes. Le conflit de fond demeurait. Toutefois la diversification de l’origine des professeurs, les relations personnelles qui ne tardèrent pas à se nouer malgré les querelles de disciplines, et l’autorité de M. Roncayolo, promu inspecteur général de SES, en atténuèrent progressivement l’acuité. Cependant des difficultés subsistaient. Si l’inspection d’histoire-géographie se résignait à tolérer la nouvelle discipline, celle de STE maintenait son opposition. Par ailleurs, pour des raisons financières, l’Administration refusait l’extension de la section B à tous les établissements. Son implantation dépendait de l’accueil réservé par les recteurs et les inspecteurs d’académie aux demandes éventuelles des proviseurs. Or, ceux-ci étaient loin d’être tous favorables. Certains, voyant en elle un futur dépotoir de mauvais élèves, se refusaient même à l’accueillir. Au niveau des rectorats la nouvelle discipline compliquait le travail. Il était si simple de l’assimiler aux STE (cas le plus fréquent) ou à l’histoire-géographie. La pleine reconnaissance des SES dépendait en réalité de la création d’un CAPES qui officialiserait un corps de professeurs spécialisés. M. Roncayolo le comprit, mais c’est à son successeur, M. Guy Palmade qu’il laissa le soin de la réaliser en 1969. Chercheur éminent, M. Roncayolo avait, pendant deux ans, sacrifié ses travaux personnels et... sa vie de famille à la fondation des SES. Mission accomplie, il regagnait l’enseignement supérieur, non sans laisser comme son maître, Robert Jardillier, ancien ministre de Léon Blum, une empreinte profonde. Il a donné à tous ceux qui ont suivi des stages de Sèvres une vision nouvelle de la pédagogie.

L’EXPANSION ET SES PROBLÈMES (1969-1973)

- Un groupe d’inspecteurs prit la relève de la Commission Roncayolo pour diriger le nouveau corps des SES. Autour de M. Guy Palmade se rassemblèrent progressivement M. Pierre Callet, agrégé d’histoire et Docteur en droit, M. Lanta, jeune agrégé de sciences et techniques économiques, et Mme Bergeron, historienne de formation mais pionnière de la discipline. Moins homogène que la précédente, cette équipe se révéla plus influente surtout quand son chef devint membre du Cabinet du ministre de l’Éducation nationale, M. Olivier Guichard. Elle collabora étroitement avec l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (APSES), fondée en 1968 sur les conseils de M. Roncayolo. Présidée successivement par M. Patry, Mme Bergeron, M. Frissard et Mme Varloo, l’APSES répondait à un double besoin :
- D’abord assurer l’indispensable lien entre l’inspection et le corps professoral. Que de fois, par l’intermédiaire des régionales, a-t-elle attiré l’attention de la première sur les problèmes humains et administratifs qui se posaient localement ! Aussi a-t-elle beaucoup contribué à l’implantation de la discipline et souvent fourni aux collègues une aide précieuse.
- Elle devait ensuite contribuer à la mise en place de la pédagogie nouvelle. L’APSES y est parvenue moins par son bulletin trop coûteux pour être régulier que par son rôle de stimulateur dans les stages, où elle organisa des visites d’entreprises. Toutefois sa représentativité était discutée. Fondée par des historiens-géographes, elle apparaissait comme leur apanage. Dans leur grande majorité, les techniciens économistes la boudaient et les nouveaux certifiés hésitaient à y adhérer.
- Or, à partir de 1969, chaque promotion de CAPES représenta pour le corps des SES une transfusion massive de sang jeune. Au noyau des fondateurs, en général des professeurs chevronnés dans la force de l’âge, les néo-certifiés opposèrent leur état d’esprit très marqué par les événements de mai 1968. ils entendaient construire un corps égalitaire et édifier une pédagogie sur le travail collectif et le refus de toute directive. Prohibant tout corporatisme, rejetant aux oubliettes la querelle histoire-géographie / sciences et techniques économiques, ils voulurent bien vite imposer leur conception d’une discipline pour laquelle ils s’estimaient seuls véritablement qualifiés. Ils y parvinrent dans une large mesure par le biais des stages de Sèvres et par la conquête de l’APSES quand la nécessité l’imposa. Ce fut sous leur pression que l’inspection générale, elle-même très hésitante à ce sujet, repoussa la création d’une, agrégation de SES. Ce fut surtout sous leur influence, bien canalisée par M. Lanta, que la discipline évolua. La partie historique fut de facto fortement réduite au profit de l’actualité économique et sociale. Les méthodes actives et inductives apparurent comme les seules valables pour une clientèle scolaire, très différente de celle prévue par l’équipe Roncayolo. Bien loin d’accueillir uniquement des élèves motivés par les questions sociales, politiques et économiques, la section B reçut souvent tous ceux qui ne pouvaient aller ni en C ni en A. Certes, cette orientation par l’échec était en partie corrigée à l’issue de la seconde AB, gare de triage par excellence. Mais là, tout dépendait de la nature de l’établissement, de la politique de son chef et de l’attitude du professeur de SES. La crainte de l’élitisme associée au manque d’autorité en conseil de classe conduisait à une indulgence dans l’orientation parfois voisine du laxisme. Ainsi des élèves sans goût et sans moyens pour la nouvelle discipline ont-ils poursuivi leur carrière dans une section B, qui ne pouvait dans ces conditions leur offrir aucun débouché. Toutefois nuisible à terme, cette situation se révélait quantitativement bénéfique dans l’immédiat. Le merveilleux travail de ses professeurs fit le reste. La section B connut une forte expansion. En 1975, étendue à la majorité mais non à l’ensemble des lycées, elle fournissait 15°/o environ des bacheliers. Ce succès, fruit de l’intérêt des élèves et de leurs familles, semblait garantir l’avenir des SES. Les événements allaient montrer qu’il n’en était rien.

LES SCIENCES ECONOMIQUES ET SOCIALES MENACÉES (1973-1981)

- Leurs adversaires n’avaient pas en effet désarmé. Les projets de réforme du second cycle qui se succédèrent pendant cette période, allaient chaque fois leur donner l’occasion de les remettre en cause. Fin 1973, le plan Fontanet s’en prit aux sciences sociales. S’il éliminait l’histoire et la géographie de toutes les sections scientifiques, il épargnait en apparence les SES. Sa formulation ambiguë laissait toutefois la porte ouverte à une éventuelle fusion avec les STE. La mort du Président Pompidou acheva d’emporter ce projet inapplicable, faute de pouvoir reconvertir plusieurs milliers d’historiens-géographes. Deux ans plus tard, M. René Haby le rendit possible en inversant les données. Distinguant mal la spécificité des SES, le ministre envisagea, dans un premier temps, leur absorption par l’histoire-géographie. Ce qui fut réalisé dans le premier cycle, où quelques notions élémentaires d’économie furent introduites. Les protestations et les démarches incessantes de l’APSES empêchèrent l’extension de la mesure dans les lycées. Dans sa dernière version, le projet Haby maintenait l’option SES. Sauvetage provisoire ! L’arrivée de M. Beullac rue de Grenelle entraînait la mise en chantier d’une nouvelle réforme, basée sur la constitution d’un tronc commun en seconde. Elle fournissait aux adversaires des SES l’occasion de reprendre l’offensive dans des conditions extrêmement favorables :
- la force numérique d’abord. Aux opposants corporatistes, toujours sous la houlette du doyen de l’inspection générale des techniques économiques, étaient venus s’ajouter des ennemis politiques qui voyaient dans les SES une machine de guerre dressée contre l’économie libérale avancée.
- la puissance du pouvoir ensuite. Le cerveau de cette coalition de facto se trouvait dans le cabinet même du Premier ministre, M. Raymond Barre. La première offensive débuta pendant l’hiver 1979-1980 et porta sur les contenus de l’enseignement des SES en seconde. Réduite à deux heures non dédoublées et par conséquent privée de ses travaux pratiques, la discipline perdait en outre sa composante sociale que l’on chassait de l’intitulé et du programme. Pour justifier l’entreprise et permettre la liquidation complète de la section B, le ministre de l’Éducation demanda un rapport à M. Joël Bourdin, professeur d’économie et de gestion à la faculté de Dakar. Celui-ci rédigea contre les SES un véritable réquisitoire : il y condamnait leur pluridisciplinarité (donc leur essence même), leurs méthodes pédagogiques et leurs concours de recrutement. Estimant que la section B, « filière d’accueil des rejets des autres séries » aboutit à une impasse, il proposait, pour opérer une rénovation, une refonte des programmes fondée sur l’économie et la gestion. Quant aux sciences sociales, il n’en acceptait des éléments qu’en terminale. Ayant enlevé aux SES leur raison d’être, M. Bourdin suggérait, par le biais des concours, une fusion avec les STE.
- Ce rapport, en principe secret, mais très vite connu par bribes, souleva l’indignation de tous les professeurs de SES, profondément attachés à leur discipline et à juste titre inquiets de leur avenir professionnel. Correspond-il cependant à une réalité minutieusement observée ? De son propre aveu (p. 25), M. Bourdin s’est contenté de « quelques sondages succincts ». En réalité, il a fondé son jugement sur de mauvais cahiers d’élèves, fournis par des familles appartenant au club « Perspectives et réalités » et sur des entretiens avec l’inspection générale et quelques maîtres de l’enseignement supérieur dont M. Albertini. Le manque de rigueur scientifique s’avère donc patent. Concédons toutefois à M. Bourdin deux notations intéressantes. Il est vrai que la section B accueille des élèves dont la place serait ailleurs. Mais la faute en incombe à une orientation parfois déplorable en troisième et non aux SES ! Il est également juste de souligner que contrairement à une idée reçue, les sciences sociales passent, en général, moins bien la rampe que les sciences économiques, tout simplement parce que les adolescents n’appréhendent les faits sociaux que dans la mesure où ils touchent leur environnement immédiat. Mais comme pour les mathématiques, leur utilité ne prime-t-elle pas leur difficulté ? Il y a là matière à une discussion que le ton péremptoire et agressif du rapport exclut totalement. C’est d’autant plus regrettable que les conclusions de M. Bourdin contredisent celles des études antérieures : rapports du CERC en 1974, de M. Jean Fourastié en 1976 et de M. Robert Chéramy, la même année. Elles apparaissent donc pour le moins excessives et représentent avant tout le manifeste d’une coalition décidée à liquider une discipline jugée gênante.
- Aux yeux de M. Beullac, elles n’en justifiaient pas moins la constitution d’une commission dont la composition pouvait laisser penser qu’elle entérinerait les avis de M. Bourdin. Il n’en fut rien pour trois raisons :
- d’abord l’honnêteté intellectuelle des membres de la commission présidée par M. Mercillon. En majorité, ils durent se rendre à l’évidence : face aux expériences des équipes pédagogiques dirigées soit par M. Albertini, soit par M. Maurice Parodi, face aux témoignages des représentants de l’INSEE et de l’INED, les affirmations de M. Bourdin se révélaient bien légères !
- ensuite l’action de l’APSES, remarquablement conduite par son jeune président, Robert Jammes. Il s’avéra difficile pour les Pouvoirs publics d’enfreindre l’avis des plus grands noms des sciences économiques et sociales exprimé sous forme d’une pétition, puis dans un colloque organisé par l’APSES à Paris le 2 juin 1980.
- enfin, l’attitude de l’inspection générale. Faisant le gros dos sous la bourrasque déchaînée par le Cabinet de M. Barre, elle a eu, comme le roseau de la fable, le grand mérite de ne jamais rompre. Aussi moyennant quelques concessions sur les programmes, les SES furent maintenues, en décembre 1980, avec leur spécificité et leurs concours. Belle victoire, aussitôt remise en cause par des adversaires impénitents ! Faute de pouvoir obtenir la disparition brutale d’une discipline qu’ils abhorrent, ils pratiquèrent la stratégie de la mort lente par asphyxie progressive et par concurrence favorisée. La volonté d’asphyxie se concrétise par une réduction massive des postes mis aux concours de recrutement, réduction plus importante proportionnellement que dans toute autre matière. En 1977, le CAPES et l’agrégation offraient respectivement 110 et 40 postes ; en 1978, 98 et 30 ; en 1979, 52 et 20 ; en 1980, 30 et 10 ; et en 1981, après une augmentation de 20 % du chiffre proposé initialement 30 et 12. Comment, dans ces conditions, l’enseignement des SES pourrait-il s’étendre ! Le désir de favoriser la concurrence se marque par la création d’une option économie et gestion de 4 heures en première et terminale A et C. Dans ces classes, l’option prévue pour les SES n’est que de deux heures...et encore dans la mesure où l’établissement disposera de professeurs qualifiés.

L’ESPÉRANCE DÉÇUE (1981-1988)

- En mai-juin 1981, le vent de l’histoire a chassé du pouvoir les adversaires politiques des SES, contribuant ainsi à sauver la discipline d’une mort probable. Un immense espoir gagna alors le corps des professeurs de SES : celui de voir leur place dans le secondaire reconnue par l’ensemble de leurs collègues et par les Pouvoirs publics. De fait, la section B connaît durant cette période un développement considérable. Malgré une pyramide des âges du personnel très favorable, les concours de recrutement ne parviennent pas à couvrir l’intégralité des besoins et il faut poursuivre un recrutement parallèle de maîtres auxiliaires. En effet, toutes les statistiques le prouvent, le développement du second cycle de l’enseignement secondaire général, que connaît la France dans les années quatre-vingts, profite essentiellement à la section B. Cette dernière joue donc un rôle majeur dans l’accès aux études longues d’une partie croissante des classes d’âge.
- Cependant cette expansion n’est pas mise au crédit de la section. Au contraire, elle semble aller à l’encontre des objectifs de certains responsables :
- cette croissance est perçue par quelques-uns comme un obstacle au développement des sections scientifiques. Les élèves qui choisissent B leur sont, en quelque sorte, enlevés. La démocratisation aurait donc mal fonctionné à cause de la section B. Cette affirmation, risible pour quiconque a assisté à des conseils de classe de seconde, n’en continue pas moins de courir et de ressortir périodiquement.
- fait plus grave, d’autres qui ne peuvent se départir d’une méfiance certaine envers une section hétérodoxe si l’on se réfère au vieux schéma lettres-mathématiques, considèrent cette expansion comme un signe évident de la baisse de niveau du système éducatif. La mauvaise monnaie chasse la bonne, n’hésite-t-on pas à écrire ! (Il est frappant de constater combien l’idée de restauration de l’Éducation nationale est liée pour beaucoup d’esprits au retour à la structure bi-polaire qu’ils ont connue. Il est bien évident qu’une telle vision est préjudiciable à l’existence de la section B telle qu’elle avait été conçue). Toutefois, ces critiques n’auraient pas entamé l’optimisme des enseignants s’ils n’avaient subi une lourde dégradation de leurs conditions de travail avec la mise en place des secondes indifférenciées à la rentrée 1981.
- Mécaniquement tout d’abord, la nouvelle seconde entraîne un alourdissement de la charge de travail puisque, pour un même temps de service, le nombre de classes et par conséquent le nombre d’élèves double. Deux ans plus tard, le gain d’une heure en terminale viendra un peu soulager les services, mais le mal sera fait dans les esprits. Commencent alors à circuler les exemples désolants, mais bien réels, des collègues qui doivent faire face à 6, 7, 8 ou 9 secondes (le record atteindra 11 secondes !). Cette situation est durement ressentie par l’ensemble du corps. Aussi la revendication du dédoublement d’une heure pour effectuer des travaux pratiques (ce qui implique une troisième heure pour l’enseignant) fait-elle recette dans toutes les assemblées de l’APSES.
- Sur le plan qualitatif, les dégâts se révèlent peut-être plus traumatisants. De matière principale, les SES passent au rang de matière secondaire. Dans bien des cas (candidats à la section S ou A) le cours de SES apparaît comme une charge inutile qui suscite des réactions d’indifférence plus ou moins polies, voire de rejet. Corollaire inévitable, la position de l’enseignant de SES dans les conseils de classe s’en trouve considérablement dévalorisée. Dégradation souvent accentuée par les commissions d’appel qui, situant les SES comme une option, ne les prennent guère en considération pour un passage... en première B !!! Sur le plan du recrutement des sections B, la déception est à la mesure des espérances. Les orientations en B et A correspondent rarement à des choix positifs. La sélection par les mathématiques joue à fond avec les effets pervers que dénoncera plus tard le rapport du Collège de France. L’attrait de la prestigieuse section C, pour reprendre l’expression avalisée par les médias conduit parfois à déséquilibrer complètement le processus d’orientation. Trop fréquemment, sous la pression conjointe des parents et de certaines instructions, l’orientation en S se révèle laxiste, c’est-à-dire que l’on oriente des élèves trop justes en mathématiques en espérant que leurs notes dans les matières littéraires permettront une compensation. Inversement, poussées par des raisons de prestige, des familles s’obstinent à envoyer en B des élèves inaptes à suivre un enseignement général. Elles sont confortées dans leur attitude par des administrateurs et des collègues d’autres disciplines, qui se résignent à transformer la B en un vaste refuge pour éviter l’exclusion. La section B où ne se dirigent plus que des élèves médiocres en mathématiques et souvent sans motivation économique et sociale se transforme alors en une section littéraire de fait où l’on doit enseigner des programmes conçus pour un tout autre auditoire. Cette situation compromet évidemment les chances de réussite en sciences économiques après le baccalauréat. On comprend la rage de certains enseignants lorsque des commentateurs peu scrupuleux ou mal informés font ensuite porter la responsabilité de ces échecs au seul enseignement de sciences économiques et sociales ! Surtout, les élèves issus de la nouvelle seconde n’ont connu qu’un cours de deux heures fréquemment marginalisé. Les investissements vis-à-vis des SES ont donc été radicalement différents de ceux de leurs prédécesseurs qui avaient connu un cours de quatre heures avec une heure de travaux dirigés en classe dédoublée dans ce qui était la matière principale de leur section.
- Dans ces conditions, le candidat à la nouvelle première B est, la plupart du temps, nettement moins bien préparé tant sur le plan psychologique que sur celui des connaissances. Ce retard explique en partie la chute des taux de réussite au baccalauréat, qui inquiéta les autorités au printemps 1984 et les amena sans doute à intégrer les SES dans un programme de réformes.
- Au début de 1985, les premières informations filtrent sur l’intention réformatrice du ministre. A priori le corps n’est pas inquiet. Personne ne nie la nécessité d’un aménagement du système éducatif et dans cette perspective, les enseignants de SES comptent sans doute parmi les plus ouverts à l’innovation pédagogique. Aussi le projet Chevènement s’abat-il comme la foudre sur l’ensemble des professeurs concernés : il s’avère, en effet, dangereux pour l’enseignement des SES. Sa philosophie générale bipolaire compromettait d’abord l’insertion dans le second cycle d’un enseignement qui se situait en position intermédiaire entre les classes scientifiques traditionnelles et les sections purement littéraires. (A l’origine, les programmes de mathématiques de la section B étaient même proches de ceux de la section D). Elle entraînait un éclatement de la section, ce qui a heurté la sensibilité des professeurs, profondément attachés à l’unité de la branche B. Fait plus grave, l’avant-projet comportait la création d’une section mathématiques gestion, qui contribuait à cantonner l’enseignement des SES dans un profil littéraire. A terme, cette orientation le conduisait à l’amputation des parties d’analyse quantitative, lui coupait tout prolongement vers les classes préparatoires et les études de sciences économiques. Ce projet fut vigoureusement combattu.
- Aussi la réforme, présentée par le ministre en décembre, gommait-elle les aspects les plus catastrophiques des premières esquisses. Elle conservait un pôle B, mais celui-ci se diversifiait en B1 et B2. Malgré son appartenance à l’enseignement général, la B2 restait un hybride flou dont un maître de SES ou de STE pouvait indifféremment assumer la charge ; les deux inspections devaient conjointement élaborer un programme.
- Les élections de 1986 emportaient le projet de M. Chevènement. Son successeur, M. René Monory affirmait haut effort son intention de ne procéder à aucune réforme. Cruelle déception ! Quelques mois plus tard, le projet Monory se révélait encore plus lourd de menaces. Il comportait :
- la réapparition d’une structure binaire lettres-mathématiques ;
- celle d’une section mathématiques- gestion ;
- la création d’une seconde avec tronc commun minimal où les SES n’étaient plus qu’une option conseillée pour passer en lettres-économie ; l’option gestion conduisait à la section mathématiques-économie. A court terme, la transformation des secondes se traduisait par une dramatique contraction des postes (une première évaluation indiquait la perte de 600 à 700 postes). A moyen terme, la disparition du pôle B, l’enfermement dans une sous-section littéraire condamnait à mort la matière. En cette fin de novembre 1986, la partie semblait perdue. Les obstacles que devaient affronter les SES paraissaient insurmontables. Le contexte leur était, en effet, défavorable :
- dans une ambiance de libéralisme triomphant, les syndicats traversaient une période difficile où beaucoup critiquaient leur inadaptation ;
- circonstance aggravante, les SES voyaient se dresser une fois encore la coalition de ses adversaires traditionnels qui, mis en appétit par le projet précédent, retrouvaient l’occasion exquise de se venger ou de se servir... « dans l’intérêt des élèves », comme il va de soi ! A la fin de 1986, seul un miracle pouvait donc sauver la matière. On sait que pour maîtriser l’incendie allumé par la loi Devaquet, il fallut sacrifier le projet Monory sur l’autel du réalisme politique. Une fois de plus, les sciences économiques et sociales échappaient à un sort cruel et injuste. Après ce tumulte, l’année 87 semble bien calme au petit monde des SES. On s’ennuie presque, malgré la question des changements de programme qui commence à occuper le devant de la scène. Mais même lorsque le débat s’anime dans une assemblée générale, on sent bien que les préoccupations sont ailleurs. Personne ne parvient à retrouver une authentique sérénité. Bousculés, échaudés, les enseignants partagent le sentiment que décembre 88 n’a fourni qu’un simple répit. Ici ou là, la réapparition d’articles menaçants, souvent à prétention scientifique, rappelle que le feu couve sous la cendre. La situation de l’enseignement secondaire, en pleine mutation, où chaque projet de réforme provoque une petite guerre d’influence entre les disciplines, fait la partie belle aux adversaires des SES. On comprend dans ces conditions la pénible impression d’enseigner une discipline en sursis, éprouvée par les professeurs de SES. Mais ils auraient tort de se cantonner dans la défensive. La forteresse SES demeure certes en état de siège, mais si ses occupants tentent simplement de déceler les prémisses d’une nouvelle offensive ministérielle, ils ne feront que retarder l’échéance. Pour l’emporter, ils doivent, dans un monde scolaire en bouleversement, contre-attaquer en présentant à tous les niveaux des projets de rénovation de la section B, y compris dans leur établissement. Ainsi conserveront-ils ardeur et confiance dans ce combat pour les SES, que l’on peut identifier à une lutte pour le développement d’un humanisme moderne. Que les difficultés et les périls ne les rebutent pas. Lentement mais sûrement l’Humanité fait triompher !e rêve des sages (Anatole France).

DEES n°75 / Mars 1989, page 26-30.

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