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Comment expliquer ces critiques répétées ?

France Musique, JUIN 2006


Chronique de Philippe FREMEAUX sur France Musique, JUIN 2006

Au moment même où les candidats au bac sont en train de composer, la filière économique et sociale est accusée de dispenser un enseignement de l’économie insatisfaisant...

Les critiques adressées à l’enseignement de Sciences économiques et sociales ne sont pas nouvelles. Cette fois-ci elles émanent de l’ancien ministre Luc Ferry, et de quelques éditorialistes de la presse économique. Luc Ferry s’est notamment attaqué aux programmes, accusés de traiter de manière inadéquate l’entreprise et le marché, un reproche surprenant venant d’un ancien président du Conseil national des programmes, qui sait nécessairement que les sciences économiques et sociales donnent une large place à ces notions. La critique est d’autant plus mal venue que ces programmes ont été élaborés par des universitaires dont l’exigence intellectuelle est reconnue par tous...

Mais à quoi sert cet enseignement de Sciences économiques et sociales ?

C’est tout simple : la géographie, ça permet de se situer dans l’espace ; l’histoire, c’est de se situer dans le temps, les sciences économiques et sociales, quant à elles, permettent aux lycéens de se situer dans la société, dans l’économie. Elles font partie du bagage de culture générale indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Nul ne conteste la nécessité d’accroître la culture générale des jeunes français en matière économique et sociale, mais la critique adressée à cet enseignement ne porte-t-elle pas d’abord sur son orientation, jugée trop critique ?

Les sciences économiques et sociales sont effectivement une formidable école d’esprit critique. Comme c’est le cas de la plupart des disciplines enseignées au lycée. Pourquoi enseigner la physique, la biologie ou la philosophie, sinon pour apprendre aux jeunes que la réalité est toujours plus complexe que ce que laisse entrevoir l’apparence des choses. C’est l’esprit critique qui nous a donné Galilée ou Einstein. C’est l’esprit critique qui, tous les jours, dans les entreprises, porte l’innovation, la capacité des salariés à inventer des méthodes plus efficaces, plus productives, à rechercher de nouveaux marchés, à développer de nouveaux produits ! D’ailleurs, les directeurs des plus grandes écoles de commerce, en réponse aux demandes de nombreux grands patrons, se préoccupent aujourd’hui du manque de culture générale et d’esprit critique d’une partie de leurs étudiants, notamment ceux issus de la filière scientifique.

Au fond, vous considérez que les sciences économiques et sociales constituent une bonne préparation à l’emploi ?

Absolument. D’ailleurs les chiffres sont là. Les bacheliers ES, en gros un tiers de l’ensemble des bacheliers généraux, s’intègrent avec succès dans l’emploi, après évidemment avoir suivis les formations adéquates dans l’enseignement supérieur. Ce sont eux qui occupent les emplois tertiaires qui se sont multipliés au cours des dernières décennies, aussi bien dans les entreprises du secteur privé, les organisations de l’économie sociale ou les administrations. Les meilleurs de ces bacheliers intègrent d’ailleurs avec succès les grandes écoles de commerce ou les instituts d’études politiques.

Comment expliquer alors ces critiques répétées ?

Parce qu’à la différence d’autres disciplines, les Sciences économiques et sociales ont pour défaut d’être historiquement récentes et de traiter de sujets qui sont politiquement sensibles : parler de socialisation conduit à s’interroger sur la délinquance et les moyens de lutter contre, parler de mondialisation conduit à parler de délocalisations. Parler d’entreprise, c’est décrire comment sont produits biens et services, mais aussi analyser l’organisation du travail, la structure des revenus. C’est parler de coopération, mais aussi de conflits. Pour certains milieux patronaux qui rêvent d’une école qui parlerait du monde non pas tel qu’il est mais tel qu’ils voudraient qu’il soit, c’est sans doute insupportable. Une attitude regrettable. Vous savez, quand une société choisit de donner plus de place à la propagande qu’à la recherche de la vérité dans ses programmes d’enseignement, ni la démocratie, ni l’économie n’en sortent gagnants.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales