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Manuels “d’économie”, pour sortir du fantasme.

Par Pascal BINET, Professeur de Sciences Économiques et Sociales, co-auteur de manuels de Sciences Économiques et Sociales.


Manuels “d’économie”, pour sortir du fantasme.

Le figaro publie le 15/01/2008 un article sur les manuels d’économie, Xavier Darcos ayant confié à Roger Guesnerie un audit extérieur sur ceux-ci. On y donnerait en effet une vision négative de l’entreprise, ils seraient idéologiquement orientés. Dans la lignée d’articles déjà nombreux, qui font de celui-ci un “marronier” de plus, on choisit un ou deux extraits ou cas particuliers sortis de leur contexte, on oublie que les auteurs de manuels ont des contraintes économiques, et les enseignants des contraintes institutionnelles. Pour sortir du fantasme lié à la méconnaissance des manuels et de la discipline Sciences Économiques et Sociales, il faut une fois de plus répéter quel-ques faits, répéter, tous les enseignants le savent, étant la plus préhistorique des métho-des pédagogiques.

L’ édition scolaire est un marché concurrentiel, particulièrement en Sciences Économiques et Sociales. L’année de sortie d’un manuel de terminale, 60 à 70 000 manuels sont ven-dus, par 6 éditeurs. Ces manuels vont donc être utilisés par environ 15 % des élèves de terminales générales et technologique.

Lorsqu’un éditeur propose un manuel de Sciences économiques et Sociales, il a surtout le souci de le vendre, pour réaliser un profit, ce qui est le propre d’un entrepreneur capita-liste. Les auteurs, qui sont des professeurs de Sciences Économiques et Sociales, et sont rémunérés au pro rata de la quantité d’exemplaires vendus, sont donc soucieux de pro-duire un manuel, qui a les qualités requises par le plus grand nombre d’enseignants de Sciences Économiques et Sociales possible, qui sont les prescripteurs de manuels. Or, quelles sont-elles, ces qualités requises ? D’abord, la conformité au programme : puis-qu’ils sont en partie jugés par la communauté éducative sur leur efficacité dans la prépara-tion de leurs élèves au bac, les enseignants cherchent avant tout à traiter le programme officiel. Ensuite, c’est la qualité et la richesse des documents et des activités pédagogi-ques proposées qui déterminent le choix des enseignants. Introduire un biais “idéologi-que”, c’est-à-dire traiter le programme en choisissant un point de vue unique, serait un ris-que considérable pris vis-à-vis des prescripteurs par les auteurs, risque évidemment insu-portable pour les éditeurs. Ainsi, tous les manuels de seconde traitent, entre autres choses, de la production des biens et services, en distinguant les différentes organisations productives, selon leurs mo-tivations (produire des biens et services marchands, ou des services non-marchands), leur taille, la façon dont les facteurs de production (travail et capital) sont mobilisés. Ils utilisent pour cela les notions cités dans les programmes d’enseignement (c’est la contrainte offi-cielle) qui correspondent le plus souvent aux notions utilisées par les organismes natio-naux et internationaux de production de statistiques. Ils traitent de cas concrets, d’exemple tirés de la vie quotidienne, parce que c’est une source importante de la motivation des élèves.

De même, tous les manuels de première traitent, entre autres choses, de l’approche néo-classique et de ses prolongements, expliquent la présentation théorique des mécanismes du marché, en montrent la fécondité… et les limites. Ils montrent également que l’État doit pallier les insuffisances du marché, ce qu’aucun économiste ne contestera : le marché ne peut exister sans l’État, ne serait-ce que parce que ce dernier est le seul à pouvoir garantir la sécurité des transactions ou maintenir la concurrence. Tous les économistes savent que sans régulation, la concurrence conduit au monopole, et que sans droit, les transactions sont impossibles. Les manuels de première ont également pour but de motiver les élèves, et leurs auteurs proposent pour cela des activités pédagogiques variées, dont les buts, imposés par l’Éducation Nationale, sont multiples : enseigner les Sciences Économiques et Sociales, certes, mais aussi former à l’utilisation de l’outil informatique (B2I), apprendre à travailler collectivement et à débattre (TPE et ECJS) apprendre à argumenter, apprendre à collecter et trier des informations en fonction de leur pertinence…

Enfin, tous les manuels de terminale traitent, entre beaucoup d’autres choses, de la mon-dialisation, et en montrent les effets positifs et négatifs. Ce ne sont pas les professeurs de Sciences Économiques et Sociales qui montrent les plans sociaux et les délocalisations, mais les journaux télévisés… Lisez correctement ces manuels et vous constaterez qu’on y émet l’hypothèse que le solde des emplois créés et détruits par la mondialisation, pour au-tant qu’on puisse valablement l’établir, peut être… positif. On y parle aussi des analyses de ceux qui pensent, parmi les économistes, que l’extension des marchés est source de croissance…. On va même, ô divine surprise, jusqu’à montrer l’intérêt fondamental du li-bre-échange.

Les manuels de Sciences Économiques et Sociales et le programme de Sciences Écono-miques et Sociales montrent les diverses réalités que donnent à voir le fonctionnement ses systèmes économiques et sociaux. Et ils le font sans parti pris, pour deux raisons fon-damentales. La première est que les programmes, comme dans toutes les disciplines, sont déterminés par des groupes d’experts (professeurs d’université, enseignants de la discipline) qui reflè-tent l’état des savoirs universitaires, et décident de ce qui peut et doit être enseigné aux élèves de lycée. Ces savoirs évoluent, et les programmes d’enseignement aussi. Ces spécialistes ne sont les mandataires d’aucun groupe de pression, d’aucune faction, ils sont simplement les garants de ce qui est essentiel à la démocratie : l’autonomie du champ scientifique par rapport au champ politique. Qui supporterait une histoire officielle, une économie officielle, une sociologie officielle, une biologie officielle… reflets du poids momentané d’acteurs politiques et sociaux tels que certaines sectes fondamentalistes, ou certains groupement professionnels de marchands de substances nocives ? Comment l’avenir de nos enfants pourrait-il s’accomoder d’une telle négation de la connaissance scientifique ? Comment l’efficacité de notre système productif pourrait-elle survivre à l’enseignement du parti-pris béat, au détriment d’un esprit critique, sans a priori, seul por-teur de progrès collectifs ?

La seconde raison pour laquelle l’enseignement des Sciences Économiques et Sociales est rétif au parti-pris est tout simplement l’existence de nos élèves. C’est être particulière-ment méprisant vis-à-vis d’eux de penser qu’ils sont dépourvus d’esprit critique, et incapa-bles de faire la différence entre l’expression d’une opinion et l’enseignement. Notre sys-tème éducatif tant brocardé forme des apprentis citoyens déjà capables de mettre en doute un discours systématique porteur d’opinions. Et croire qu’on pourrait leur “bourrer le crâne” en enseignant une vision positive de tel ou tel acteur économique et social est d’une vanité qui pourrait prêter à sourire. Malheureusement, certains entrepreneurs d’opinion et de morale en ont fait un objectif de leur existence. Les médias, soumis, re-laient. Nous demandons simplement à continuer à travailler sereinement à la mission que nous confie la République : former des citoyens.

Pascal Binet, Professeur de Sciences Économiques et Sociales, co-auteur de manuels de Sciences Économiques et Sociales.

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