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Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010 : Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ?

Le Ministère vient de communiquer aux éditeurs le projet de nouveau programme de sciences économiques et sociales (SES) de seconde. Ce projet de programme réoriente profondément les finalités de l’enseignement de SES.

1. Un programme qui gomme systématiquement les enjeux économiques et sociaux contemporains

Le Ministère a choisi délibérément d’évacuer du programme de SES proposé en classe de seconde la plupart des questions de société qui y étaient abordées jusqu’à présent : suppression des questionnements sur l’emploi et le chômage, sur l’investissement, sur les revenus et les inégalités ou encore sur les transformations de la famille au profit de questions sur l’épargne, la fixation des prix (y compris du prix d’équilibre) dans une perspective positiviste et monolithique de l’économie. Taire les questions de société, c’est renoncer à la dimension citoyenne que véhiculent tous les enseignements généraux du lycée et faire perdre à l’enseignement des SES ce qui fonde son succès depuis plus de 40 ans. Le parlement avait tenté de faire enseigner les « aspects positifs de la colonisation » en Histoire-Géographie, le Ministère souhaite-t-il faire enseigner les « aspects positifs de l’économie » en SES, bref une « économie Bisounours » ?

2. Un programme qui marginalise les autres sciences sociales

Les entrées sociologiques du programme sont réduites à la portion congrue et placées à la fin. Or, le document diffusé par le Ministère précise qu’il faudra traiter « au moins les 10 premières questions ». Compte tenu de sa lourdeur, les autres sciences sociales deviennent de facto optionnelles au profit d’un enseignement désincarné d’économie fondamentale. Le ministère relègue la sociologie, l’anthropologie, la science politique au rang d’accessoires alors même que ces disciplines permettent aux lycéens de prendre du recul et donc de mieux comprendre des éléments essentiels de leur environnement quotidien comme la famille, l’école, les médias. Après avoir pourtant rendu un vibrant hommage à Claude Lévi-Strauss, Luc Chatel souhaite-t-il donc à ce point « cacher ces sciences sociales qu’il ne saurait voir » ?. Mais le sort réservé à l’économie n’est pas pour autant plus enviable. C’est une présentation de l’économie atemporelle sans hommes ni institutions, une économie réduite à des courbes, dérivées, élasticités et autre prix d’équilibre. Le Ministère souhaite-t-il vraiment que les lycéens puissent disposer des moyens de se repérer dans l’actualité économique et sociale dans laquelle ils baignent à travers les discussions de famille et la télévision ?

3. Un programme inadapté à des élèves de 15 ans qui découvrent un nouvel enseignement

Ce programme démontre une fois de plus que contrairement à ses déclarations, les questions pédagogiques sont loin d’être une préoccupation pour le Ministère. Nous avions déjà pu observer cette contradiction entre la communication et les actes lorsque le Ministère, tout en affirmant haut et fort qu’il souhaitait élever la culture économique des Français, avait commencé par réduire à la portion congrue le volume horaire de l’enseignement de SES (90 minutes par semaine seulement et suppression du travail en groupe réduit) ! Mais le choix des notions que le Ministère considère qu’un élève de seconde, doit apprendre en priorité est aussi éloquent :

- Sur le thème de la consommation, les élèves seront censés se passionner pour la notion « d’élasticité-prix », tandis que dans le même temps, on leur refuse de parler de pouvoir d’achat
- Sur le thème de l’entreprise, ils devront découvrir les joies des « constructions des courbes de coûts » tandis qu’il leur sera interdit de parler d’innovation ou de la distinction entre chiffre d’affaires et profit
- Sur le thème du marché, on préférera leur parler de la construction du « prix d’équilibre » plutôt que de ce qu’est une « économie de marché » qui nécessite un ensemble de « règles » que les acteurs doivent respecter.

On demande à des lycéens venant de quitter le collège d’aborder l’économie par l’apprentissage d’outils abstraits. C’est l’idée que l’on fait découvrir et aimer la musique par la répétition préalable des gammes. Or, pour qui connaît le public lycéen, a fortiori en seconde, c’est raisonner à l’envers. C’est au contraire parce qu’on part des questions contemporaines qui font sens pour les lycéens que ces derniers consentent à fournir l’effort nécessaire pour assimiler des outils. Voudrait-on réduire l’attractivité des SES et de la série ES que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

Si la confection de tout programme est une succession de choix, le Ministère a préféré imposer les siens, au détriment même du travail réalisé par le groupe d’experts qu’il a pourtant lui-même constitué. On en vient à croire que le programme était déjà écrit. Cette façon de procéder est proprement inacceptable.

En conséquence, l’APSES appelle les professeurs de SES à exprimer leur refus de ce programme démesuré, inadapté et dénaturé lors de la consultation organisée par le Ministère à partir du 8 février. Si le programme n’était pas profondément remanié, et l’horaire alloué augmenté (pourquoi nombre d’enseignements d’exploration ont 3h ?), l’APSES se verrait dans l’obligation d’appeler les collègues à la désobéissance citoyenne et à ne pas appliquer ce programme à la rentrée 2010. Elle appelle d’ores et déjà tous les citoyens à se mobiliser lors de la semaine d’action pour les SES à compter du lundi 25 janvier, et à participer à la manifestation du 30 janvier pour exprimer ce refus d’une réforme qui marginalise et dénature les SES.

Contacts : Président : Sylvain DAVID sylvain.david3@free.fr / 06 75 81 40 37 Vice-présidente : Marjorie GALY marjorie.galy@wanadoo.fr / 06 62 22 04 35 Secrétaires généraux : Renaud CHARTOIRE – chartoire@aol.com Rémi JEANNIN - jeannin.remi@gmail.com

commentaires (4 messages)


  • Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010 : Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ? 25 janvier 2010 12:28, par Christian PUREN

    Je rebondis sur ce passage :

    "On demande à des lycéens venant de quitter le collège d’aborder l’économie par l’apprentissage d’outils abstraits. C’est l’idée que l’on fait découvrir et aimer la musique par la répétition préalable des gammes. Or, pour qui connaît le public lycéen, a fortiori en seconde, c’est raisonner à l’envers. C’est au contraire parce qu’on part des questions contemporaines qui font sens pour les lycéens que ces derniers consentent à fournir l’effort nécessaire pour assimiler des outils. Voudrait-on réduire l’attractivité des SES et de la série ES que l’on ne s’y prendrait pas autrement."

    Sans vouloir aucunement émettre des réserves vis-à-vis de votre critique contre la manière dont le Ministère gomme des SES tout ce qui peut servir à une réflexion citoyenne critique, je pense que cette approche par "l’apprentissage d’outils abstraits" s’explique aussi tout simplement par le fait que c’est une caractéristique fondamentale de la pédagogie dite "traditionnelle" : c’est l’idée qu’il faut commencer par les "bases", ce qui par ailleurs qu’elles soient simplement transmises de manière magistrale, puisque les élèves, forcément, ne peuvent pas les construire eux-mêmes à partir de rien. On voit la même conception rétrograde de l’apprentissage et de la formation à l’oeuvre en formation des professeurs, par exemple en pédagogie générale, avec des cours initiaux sur la philosophie de l’éducation, ou dans ma spécialité, la didactique des langues-cultures, avec des cours sur l’histoire de la discipline et son épistémologie (ce sont au demeurant deux de mes spécialités, mais il est pour moi évident qu’elles ne font sens qu’à partir du moment où les étudiants stagiaires ont une expérience et une assurances personnelles pratiques de l’enseignement suffisantes pour que ces questions les intéressent, et qu’ils construisent leurs propres réponses en les confrontant à celles qui ont déjà été données par d’autres.

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  • Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010 : Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ? 25 janvier 2010 12:42, par doudou

    C’est une véritable régression. Si on laisse passer un tel programme, cela signifierait la reconnaissance explicite de la non spécificité des SES. On ne pourra qu’admettre par la suite que les postes de prof de SES seront parfaitement interchangeables (eco et gestion voire Hist-Géo). Il s’agit d’une attaque en règle, certainement longuement préparée par certaines "officines". Se mobiliser .... "méchamment" ou "mourir" à petit feu, voilà les choix qui s’imposent.

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  • Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010 : Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ? 26 janvier 2010 18:16, par Connil

    Ce programme est

    Pédagogiquement indigeste. Même animés de la conviction qu’on peut rendre intéressant n’importe quoi avec de la pédagogie et compte tenu de notre expérience personnelle, on peut légitimement s’interroger sur l’enthousiasme de nos futurs élèves face à la propédeutique qui leur est proposée dans ce programme. On peut en particulier se demander si elle ne vise pas au contraire à les dégoûter définitivement de l’économie.

    Politiquement malhonnête. Un seul courant économique retenu, le courant néoclassique, dont on sait l’empathie avec l’idéologie néolibérale en vogue dans les sphères du pouvoir.

    Intellectuellement contestable. On doit évoquer le coût marginal, le coût moyen, mais nullement les coûts fixes dont on sait l’importance dans certains secteurs d’activité, oubli non innocent puisqu’il met à mal l’analyse néoclassique, en particulier, sur l’existence au niveau microéconomique d’un optimum de production dans une situation de concurrence pure et parfaite. On doit parler de prix d’équilibre, sur un marché ou sur l’ensemble des marchés ? Dans le premier cas, l’interdépendance réelle des marchés rend non pertinente la notion d’équilibre. Dans le second cas, le théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu, montre que les fonctions de demande et d’offre issues de la théorie de l’équilibre général de Kenneth Arrow et Gérard Debreu peuvent avoir une forme quelconque, ce qui réfute le résultat de l’unicité et de la stabilité de l’équilibre général. Ce Théorème montre en final que l’équilibre général n’est en définitive qu’une construction vide et inutilisable.

    Irrespectueux de la spécificité de notre discipline. L’enseignement de la sociologie y est méprisé, puisque si les collègues sont invités à traiter toutes les questions d’économie – deux tiers du programme, ils peuvent s’exempter de traiter la moitié des quatre questions de nature sociologique (« on traitera au moins les dix premières questions »).

    Pour ces différentes raisons, ce programme n’est pas acceptable

    Dans la mesure où notre mécontentement semble totalement ignoré, je propose donc à tous les collègues de boycotter les nouveaux manuels de seconde qui ne devraient pas tarder à nous être proposés.

    Philippe Connil, professeur de SES au lycée Grandmont, à Tours.

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  • Communiqué de presse de l’APSES du 23 janvier 2010 : Par qui et pour qui a été fait le nouveau programme de SES de seconde ? 30 janvier 2010 09:31, par Jean-Loup Amselle

    Je soutiens résolument l’action de l’APSES. Diviser pour régner, tel est bien l’objectif de Sarkozy de sorte que tous les débats qui ont lieu autour de l’identité nationale, des statistiques ethniques et de la burqa sont là pour nous balader, pour amuser la galerie, pour nous détourner des vrais problèmes que sont l’état de l’économie, le pouvoir d’achat, le chômage dont l’étude vient d’ailleurs d’être supprimée des programmes de SES de 1ère. On fabrique, me semble-t-il, des problèmes identitaires verticaux de façon à occulter des clivages horizontaux de classes.
    Jean-Loup Amselle, anthropologue, Directeur d’études à l’EHESS

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