Intervention de Rémi Jeannin

Professeur de SES, Lycée Marguerite Yourcenar, Morangis


Cette table ronde a pour but d’explorer les raisons de l’existence d’un bac ES. Cette question renvoie évidemment aux affirmations de Xavier Darcos début septembre qui estimait que cette série était « sans débouchés évidents ». Mais, avant de répondre à ces interrogations en faisant un état des lieux des débouchés dans le supérieur et dans le monde professionnel des bacheliers ES, la question des raisons de l’existence de ce bac peut être traitée d’un point de vue beaucoup plus général, en se demandant à quelle demande sociale répond l’existence d’un bac ES. Cette « demande sociale » émane d’une multitude d’acteurs : élèves, parents d’élèves, employeurs, syndicalistes, représentants du monde politique etc. Et elle ne se réduit pas à une seule demande de débouchés. Nous sommes placés dans cette salle sous le haut patronage de Raymond Aron, et cette phrase gravée au dessus de nos têtes a toute sa pertinence ici : « La liberté politique contribue à rendre les hommes dignes d’elle et à en faire des citoyens ni conformistes ni rebelles, critiques et responsables ». Comment repérer les composantes de cette demande sociale ? La série ES et les SES y répondent-elles ? Les témoignages d’anciens élèves recueillis sur le site de l’APSES sont des éléments de réponse assez éloquents, mais peu scientifiques évidemment. En revanche, nous disposons des résultats d’une enquête de très grande ampleur, l’enquête dirigée par Philippe Mérieu auprès des lycéens en 1998 (1 812 109 questionnaires !), commandée par le Ministère de l’Education Nationale sous l’autorité de Claude Allègre. Ces résultats sont reproduits et interprétés sous la direction de Roger Establet dans Radiographie du peuple lycéen, ESF Editeur, Paris, 2005.

Dans les réponses recueillies, trois grands groupes de disciplines peuvent être distingués selon que les élèves les considèrent comme contribuant efficacement ou pas à leur formation professionnelle et personnelle.

Ainsi, certaines disciplines sont perçues positivement en fonction d’une seule dimension : les « sciences dures » sont valorisées pour leur capacité à ouvrir des débouchés valorisants mais perçues comme ennuyeuses et ne contribuant pas à la formation personnelle, voire même perçues comme « inutiles » ; de l’autre côté du spectre, les « humanités classiques » seraient dotées d’un fort pouvoir de formation personnelle et morale, mais d’une faible utilité professionnelle.

Les résultats de cette enquête auprès des lycéens montrent une particularité des sciences sociales, qu’elles partagent avec les langues et les SVT aux yeux des lycéens : un bon équilibre entre ces deux dimensions de la « demande » des lycéens. Voici les « valeurs » attribuées aux sciences sociales :

► Document 1, Les valeurs attribuées aux sciences sociales Roger Establet (dir.), Radiographie du peuple lycéen, ESF Editeur, Paris, 2005.

L’appréciation globale portée par les lycéens sur les différentes disciplines montre le rejet de celles qui sont perçues comme trop abstraites, « n’ayant d’autres buts qu’elles même » (p. 100). Au contraire, sont plébiscitées les disciplines parvenant à concilier formation professionnelle et formation personnelle.

► Document 2, Différence entre citations positives et négatives dans l’ens. général et technologique (en pts de %) Lecture : Les SES sont mentionnées 3814 fois, dont 78 % dans un contexte positif et 22 % dans un contexte négatif, soit une différence (78 – 22) de 56 points de pourcentages. Roger Establet (dir.), Radiographie du peuple lycéen, ESF Editeur, Paris, 2005.

Le mot de la fin peut être donné à Roger Establet :

► Document 3, La série ES : un équilibre entre formation personnelle et professionnelle « L’ensemble des académies observées fournit le même résultat : les lycées des sections économiques et commerciales ne présentent pas de dichotomie entre les connaissances qu’ils jugent importantes pour leur vie personnelle et celles qu’ils destinent à leur vie professionnelle : ce sont les mêmes. Cette harmonie est leur spécificité : la filière ES est donc une réussite. » Roger Establet (dir.), Radiographie du peuple lycéen, ESF Editeur, Paris, 2005, (p. 131) Les résultats de cette étude sont sans équivoque : la série ES et les SES correspondent bien à une demande sociale en provenance des lycéens. Et la suite de cette table ronde montrera que cette demande se fonde sur de réels débouchés et des taux de réussite très satisfaisants dans l’enseignement supérieur.

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