Etats Généraux des SES : intervention de Stéphane Beaud

Merci. Tout d’abord, excusez-moi de n’avoir pas pu être présent ce matin. Je vais parler en tant que sociologue, pas en tant que représentant de l’AFS, l’Association Française de Sociologie, qui vous a par ailleurs soutenus (peut-être pas assez vivement...). Comme vous le savez, nous sommes une discipline paria, faible comme le montre malheureusement depuis quatre ans un CNU de sociologie (instance de qualification des enseignants-chercheurs) en pleine crise du fait à la fois de sa composition (nomination par Pécresse de sociologues appartenant quasi-exclusivement au courant de Maffesoli qui s’est distingué – et disqualifié – dans la discipline en dirigeant la thèse de l’astrologue Elisabeth Teissier) et de pratiques inédites fort condamnables aux yeux de l’éthique universitaire (massive autopromotion des "professeurs", non qualification de très bons candidats titulaires de HDR). Bref, la sociologie est une discipline très dominée et fragilisée par ce qui se passe dans des lieux centraux pour la discipline comme le CNU. Mais je vais aussi parler en tant qu’ancien prof de SES. Une fois dans le supérieur, j’ai passé une partie de ma vie professionnelle à préparer les candidats à l’agrégation de sciences sociales à Ulm (1989-96) et le CAPES à Nanterre (avec B. Lacroix). Je suis aussi le conjoint d’une prof de SES. Il se trouve donc que je vous connais un petit peu. Ça me tient à cœur d’être parmi vous car, pour dire les choses sans ambages, je suis en total désaccord avec le travail du groupe d’experts. Nicolas Sarkozy ne s’est pas caché : cet ancien élève de la section B (ancien nom de la série ES) a voulu régler son compte à 68, à l’esprit de 68 auquel les SES semblent en hauts lieux devoir être associées. C’est une politique "brutale" qui est menée depuis 2007 à tous les niveaux : politique économique, sociale, fis-cale ; scolaire, pénale, migratoire. En matière scolaire, les SES ont été particulièrement visées, la sociologie, notamment, puisqu’elle est qualifiée dans le rapport Guesnerie de discipline « compassionnelle ». Les travaux des sociologues attentifs aux inégalités sociales, déployant des méthodes d’enquête non quantitatives, ont été étiquetés “compassionnels” ! Désormais il convient de passer dans l’enseignement des SES, devenu quasi croupion en seconde, aux choses sérieuses : les concepts, les fondamentaux, etc., éviter les sujets qui fâchent, et si possible proposer des SES détachées de l’actualité sociale et politique ! Je pars de l’idée, comme Jacques Guin, que, évidemment, ce n’est pas seulement une question d’appétit. Mais les techniques viennent aussi avec de l’appétit. Les deux sont liés. Je vais commencer par deux choses : d’abord, revenir sur l’esprit fondateur des SES, sur l’histoire de cette discipline. Ensuite, dans un deuxième temps, voir en quoi enseigner les SES au lycée, c’est enseigner un savoir vivant et parfois vibrant.. Il faut en revenir, encore et toujours, à l’esprit fondateur des SES. Il se trouve que quand j’ai été nommé à Ulm il y a trois ans, on avait fait un petit séminaire avec Henri Lanta (ancien Inspecteur Général de la discipline devenu professeur de la khâgne B/L du lycée Henri IV) et Christian Laval sur l’histoire des SES : séminaire qui était fort prometteur, qui a été arrêté malheureusement mais qui, plus que jamais, serait à reprendre. On a commencé à étudier de près l’histoire de la discipline (de sa création institutionnelle), de ses premiers enseignants, des programmes, etc. On avait fait venir les “fondateurs” de la discipline, notamment l’historien-géographe Marcel Roncayolo et le sociologue Jacques Lautman. Mme Bergeron, ancienne professeur d’histoire puis Inspectrice Générale des SES, participait aux séances et nous livrait de très belles anecdotes sur cette histoire. Ils nous ont tous raconté un tas de choses passionnantes, parce qu’en fait l’histoire de la discipline, ce n’est pas la sociologie, ce n’est pas l’économie. On avait au départ dans cette Ecole Normale des années 1955/65, une réflexion d’historiens sur qu’est-ce qu’on doit faire pour améliorer l’histoire, dans l’héritage de Braudel, Febvre, Marc Bloch. Votre discipline, je dirais presque notre discipline, elle vient de l’histoire, qui a voulu s’enrichir de méthodes des autres disciplines, notamment la sociologie, la science économique, etc. Je pense que c’est important de revenir sur cette histoire, pour insister sur sa progressive et dramatique réduction thématique. C’est très important et très grave que le programme de SES ait été, à ce point, déshistoricisé. La discipline fondamentale qui n’apparaît pas dans ce programme, c’est l’histoire, sachant que – vous le savez – l’histoire, c’est une discipline à l’agrégation du secondaire, avec des inspecteurs généraux qui font la pluie et le beau temps. L’histoire critique, l’histoire au sens des Annales, a perdu la bataille au niveau du lycée comme dans les khâgnes. Bien sûr, ça a eu un effet sur l’enseignement des SES, de ne pas être assez soutenu par l’histoire. On est aujourd’hui dans une conjoncture de fermeture disciplinaire. J’entends Hubert Kempf dire : « La Science Économique est pluraliste. » Je suis sceptique et lui dirai, sommairement : “qui sont les agrégés de science économique depuis vingt ans ?” Est-ce que les économistes hétérodoxes peu-vent obtenir l’agrégation du supérieur ? J’en doute. C’est à partir de tels critères – objectifs – qu’on peut voir si la science économique est, ou non, pluraliste. Il y a une vraie domination de l’économie standard, qui a eu en retour des effets ravageurs sur les SES. Cela a contribué à nourrir une critique à votre encontre, vous qui êtes présentés sommairement comme des sor-tes de "marxistes attardés" alors que, dans les facs d’économie, on fait de la vraie science économique !

Dans ces programmes et dans le devenir de la série S, il se joue de vrais enjeux socioéconomiques, politiques. De l’autre côté, il y a un vrai projet, porté par Michel Pébereau et l’Institut de l’entreprise, relayé par certains, pour faire en sorte que les sciences économiques deviennent enfin “sérieuses” au lycée ! D’où l’enjeu de minorer l’enseignement de la sociologie et de faire l’impasse sur l’originalité de cette discipline : aborder au lycée les questions avec un “esprit SES” qui mêle étroite-ment les perspectives économique, sociologique, historique. Ce qu’on ne fait plus à la fac mais qui, j’en suis persuadé, devrait continuer d’être fait au lycée. C’est en cela qu’il y a bien un travail de démolition dans cette réforme des SES avec ce plaquage absurde de préoccupations d’universitaires sur le secondaire, sans aucune réflexion sur la pédagogie. Sur enseigner les SES. J’ai été prof de lycée, et puis aussi prof dans une fac de socio de base, je pense que le vrai enjeu est le même, au lycée et en fac, offrir un enseignement qui "donne envie" tout en étant rigoureux. Pour-quoi les économistes ont tant de mal à recruter en fac ? C’est parce que leur enseignement n’est pas attractif. Non pas qu’il soit inintéressant en soi, mais il est trop aride, trop abstrait : souvent on se fait plaisir en manipulant des techniques (ce sont des cours plus rapides à préparer, ne l’oublions pas...). Je pense que votre premier et grand travail en lycée, dans votre discipline, c’est d’“aller chercher” vos élèves : les étonner, les déconcerter, les sortir de leur bulle dans laquelle, ados, ils peuvent facilement s’enfermer... Donner, par un enseignement branché sur l’actualité, du sens, de l’intelligibilité, à tous ces jeunes qui essaient de se construire, dans un contexte très différent de vous (Internet, Twitter, etc.) En tant que professeurs de SES, qu’est-ce que vous pouvez faire ? Je vais donner des exemples, parce que c’est ça qui me paraît intéressant : Les objets-problèmes, je crois fondamentalement à cette idée-là. Trois exemples contemporains : La natalité. En France, tout le monde, tous les ans, se réjouit : « Formidable, la France est première de la natalité en Europe ! » Moi, par curiosité, il y a un an, j’ai téléphoné aux gens de l’INED et j’ai demandé : « Quid du rapport entre natalité et classes sociales ? » – “milieu social”, pardon ! [Rires] L’INED, depuis vingt ans, ne sort aucune statistique sur le lien entre natalité et classes sociales. Or, c’est quand même important : est-ce que le regain de natalité, il est uniquement du côté des bac+4 de religion catholique ? Est-ce que ça suffit à redresser la natalité ? Est-ce qu’il n’y a pas, du côté des classes populaires, un enjeu très important ? Notamment pour les femmes : les femmes désaffiliées, les femmes qui n’ont pas de diplômes et peu de perspectives professionnelles ne pourraient-elles pas reconquérir un statut à travers la maternité (et les aides économiques qu’elle procure) ? L’INED est, à ma connaissance, incapable de nous éclairer sur ce très beau sujet de SES (la démographie est pleinement sociologie, comme Halbwachs et Bourdieu l’ont montré en leur temps). Pourquoi ne pas imaginer un enseignement de SES dans lequel les professeurs tenteraient de faire faire des petites enquêtes avec leurs élèves : aller voir dans vos mairies, à l’état civil, tiens : petite statistique ! Qu’est-ce qui se passe, en termes de natalité, dans telle ou telle ville, dans telle ou telle banlieue ? Je pense fondamentalement que votre travail, c’est aussi ça : prendre des objets intéressants et d’essayer de le faire dans vos travaux personnels encadrés (ou plutôt dans ce qui reste des TPE). Un deuxième exemple, j’ai fait l’an der-nier avant le Mondial 2010, dans un lycée parisien recrutant un public favorisé culturellement, un cours à des élèves de ES sur l’histoire de la coupe du monde de foot. J’ai pris un objet : la coupe du monde de foot. Qu’est-ce que c’est que le football ? Voilà, c’est un super objet social. On a à la fois les transferts, les milliers d’euros par mois, des “bras de fer” à foison entre joueurs surpayés et employeurs milliardaires… Pour une fois, les salariés qui imposent un bras de fer à leur employeur : belle inversion du rapport salarial ! Et puis, quand on fait de la sociologie sans être post-moderne, on est attentif à la variation des pratiques selon son milieu social : au football, les avants-centres viennent plutôt des milieux populaires, les milieux de terrain sont plutôt des classes moyennes. Il y a un tas de choses à dire sur ce sujet. Ça peut faire “pas sérieux”, mais en même temps, ça éveille la curiosité. Il y avait, dans cette salle de cours, une majorité de filles qui étaient a priori très anti-foot. Progressivement, elles se sont intéressées, ont posé plus de questions que les garçons, parce que ça éveillait leur curiosité. Et après, bien sûr, on a pu faire de la sociologie. On n’est pas “béta”, disant : « On vous éveille, on vous ouvre l’appétit, et après débrouillez-vous ! » On peut très bien enchaîner, après, sur des techniques. Après avoir suscité l’intérêt, le goût... Troisième exemple, l’actualité. Aujourd’hui, tous les profs de SES devraient s’arrêter ! Il se passe une révolution en Égypte et en Tunisie. Qu’est-ce qu’on fait ? Ça intéresse les élèves ; ils n’y comprennent rien. Eh bien, on suspend un moment le programme ou on en accroche une partie sur ce grand moment d’histoire : la révolution dans les pays arabes ! Qu’est-ce que c’est qu’une révolution ? (origines économiques, sociales, etc.). Que nous dit l’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim dans son interview à Mediapart ? Il dit : le vrai enjeu de la révolte égyptienne (avant la chute de Moubarak), c’est ce qu’il appelle les classes marginalisées, le fait que tous ces vendeurs à la sauvette étaient extrêmement précarisés par la révolution en cours et qu’ils pouvaient être utilisés contre le mouvement et basculer du côté de l’ordre établi. On peut parler en termes de rapports de classes, et là, ça devient intéressant pour les élèves. Je pense donc que l’optique des SES, c’est repartir sur ces fondamentaux de la discipline : partir des objets-problèmes, montrer aux élèves que les SES, ça vaut le coup ! Les sciences sociales, ça vaut le coup, car ça les rend, ça nous rend un peu plus intelligents. C’est ce que font les philosophes, sans en rien dire à personne : est-ce qu’ils respectent à la lettre le programme ? Bien sûr que non ! [Rires] Pourquoi les SES ne feraient pas un peu pareil ? Bien sûr qu’on a intérêt à respecter en terminale le programme. Mais qui vous interdit de privilégier dans ce programme ce qui vous intéresse, et ce qui intéresse les élèves ? Vous avez quand même une bonne marge de man-œuvre ou, en tout cas, vous avez intérêt à la défendre collectivement. Il n’y a pas encore de caméras de surveillance dans les salles de classe. Le dernier point, c’est bien sûr sur le rap-port à l’avenir. Optimisme ? Pessimisme ? Le pessimisme, il est institutionnel : le poids des économistes ne va pas changer du jour au lendemain, malgré la petite touche optimiste qu’on a pu avoir aujourd’hui. La science économique (standard) est peut-être “morte”... mais elle a encore de beaux restes ! Peut-être qu’elle changera dans le cadre de nouveaux rapports de forces. Je l’espère ! J’espère que l’AFEP sera plus importante, plus forte, et qu’on pourra changer ce poids de l’économie standard, notamment au CNU (j’ai un copain qui y siège et qui me raconte comment, pour écarter un économiste non-standard, on dit de lui : « Ah, attention : il est loin de la frontière ! ») [Rires] Et de l’autre côté, ce poids de l’économie standard influe sur les profs de SES : si on faisait une sociologie de qui est à l’APSES aujourd’hui, quid des jeunes profs de SES qui ont été élevés au biberon de l’économie standard ? Ils ont passé le CAPES ou l’agreg. Pour ma génération (je suis né en 1958), c’était évident : les sciences sociales, c’était, intimement liés, l’économie (Marx, Ricardo, Keynes, Schumpeter…) et la sociologie (Durkheim, Mauss, Weber, Bourdieu...). Ce qui nous intéressait, c’était fondamentale-ment la “politique”, comprendre les grands enjeux politiques, par les SES et grâce aux SES (un peu comme les historiens, nos plus proches cousins). Ce serait intéressant que l’APSES s’interroge sur la fragilisation du corps, les scissions internes, selon les générations et les formations (les profs de SES qui ont préparé le CAPES à Aix en Provence ou à Nanterre dans les années 1990 n’ont pas été formés de la même manière.... Je finirai en disant : D’abord, allègement du programme ! Ensuite, non pas : “faites-vous plaisir”, mais faites plaisir aux élèves en vous faisant plaisir ! Il y a des choses intéressantes dans ce programme : faites la part des choses ! Et puis, bien sûr, comment ne pas revenir en dernier lieu sur cette question du rôle du groupe d’experts : je ne pense pas qu’on puisse dire sérieusement, comme Alain Beitone tout à l’heure, qu’il y a eu un groupe d’experts qui a travaillé en toute indépendance, etc. Bien sûr que “le politique” ne leur a rien demandé noir sur blanc, les choses ne se passent pas comme ça dans ce type de circonstances ! Ne soyons pas naïfs : il y a eu une vraie entreprise idéologique et politique de la part de Pébereau et compagnie, un programme qui a été mis en place. Il y a eu un rapport Guesnerie, qui a dit : « tout ça, c’est du passé. Faisons table rase du passé ! Construisons un programme sérieux de sciences économiques (et sociales... il faut mettre ici les parenthèses) pour former si possible des élèves qui soient clean sur les techniques ! ». Au professeurs de SES de se débrouiller pour faire goûter aux lycéens les délices des courbes d’utilité. Je pense fonda-mentalement que cette réforme des SES et ce nouveau programme sont avant tout une ma-chine de guerre, une véritable entreprise de liquidation politique contre un héritage (brillant) de quarante ans de SES.... qu’il faut, plus que jamais, défendre !... [Applaudissements]

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales