Etats Généraux des SES : intervention d’André Orléan

Je représente l’AFEP, Association Française d’Economie Politique, une nouvelle association qui ne partage pas du tout l’analyse que vient de faire Hubert Kempf. Nous pensons au contraire que l’économie manque cruellement de pluralisme. Ce pluralisme, on peut le décliner selon 3 axes :
-  D’une part, un pluralisme des approches théoriques. Plusieurs conceptions de l’économie sont possibles, keynésienne, institutionnaliste, marxiste, néoclassique, etc., qui méritent d’être développées et discutées Il faut respecter cette pluralité des approches conceptuelles.
-  D’autre part, un pluralisme des points de vue, c’est à dire ne pas réduire l’économie à la modélisation ou aux techniques quantitatives, mais penser que d’autres démarches sont possibles qui nourrissent également la compréhension collective, comme par exemple l’histoire de la pensée, l’histoire des faits, la philosophie économique, l’analyse méthodologique. Il faut préserver dans nos institutions d’enseignement et de recherche la place de ces différents points de vue.
-  Enfin, un pluralisme des disciplines qui consiste à défendre le fait que l’économie, étant fondamentalement une science sociale, ne peut progresser qu’en étroite interaction avec les autres disciplines. En permanence, les économistes doivent débattre avec les chercheurs des autres sciences sociales (anthropologie, histoire, sociologie, droit, sciences politiques, démographie, etc.). Cette revendication de pluralisme est au fondement de notre existence et de notre stratégie. Nous pensons que, pour une grande partie, la crise que connaît aujourd’hui la science économique est la conséquence directe d’une organisation trop monolithique, insuffisamment soucieuse de la nécessité des débats contradictoires. En conséquence, nous nous sentons très proches des SES comme le prouve le très large écho qu’ont vos revendications au sein de l’AFEP. D’abord parce que nous sommes conscients de tout ce que nous devons au secondaire. Cet argument apparaît très souvent dans nos discussions. S’il n’existait pas des SES dynamiques pour donner aux lycéens l’appétit de comprendre la réalité économique, les filières d’enseignement du supérieur seraient squelettiques. Nous vous sommes reconnaissants de tout votre travail. Mais nous sommes aussi proches de vous par un certain état d’esprit consistant à penser que la réalité économique doit être appréhendée dans sa globalité, dans sa nature plurielle, mêlant des logiques sociales diverses. Sans que l’AFEP puisse s’identifier à une doctrine particulière, il est clair que l’idée de contextualiser historiquement et sociologiquement les questions économiques trouve dans nos rangs de nombreux défenseurs. En ce sens, nous ressentons une affinité naturelle avec le combat des SES. Beaucoup d’entre nous ont été choqués en lisant les nouveaux programmes de première lorsqu’ils ont découvert qu’ils prenaient pour axe pédagogique la juxtaposition des connaissances : l’économie, puis la sociologie et les sciences politiques, la portion congrue étant laissée aux « regards croisés ». Il est difficile de ne pas y voir une simple transposition mécanique des cloisonnements disciplinaires du supérieur, injectés de force dans le secondaire. Ce n’est pas la bonne méthode. Il nous semble que la transposition devrait se faire dans l’autre sens : considérer avec attention les succès pédagogiques qu’a rencontrés l’enseignement des SES dans le secondaire et, pourquoi pas, s’en inspirer. D’un point de vue plus personnel, cette fois, quittant provisoirement mon rôle de président de l’AFEP pour parler en mon nom propre, je ne peux m’empêcher de relier la situation actuelle à un débat plus général quant à la nature de l’économie. L’autonomie qu’a acquise l’économie à l’égard des sciences sociales ne peut manquer, selon moi, de conduire à d’importantes difficultés car fondamentale-ment le fait économique demeure un fait social. Nier cette réalité ou la sous-estimer en cherchant à promouvoir une intelligibilité spécifique, propre à l’économie, est une erreur conceptuelle. Il est vrai que la théorie économique s’est montrée très inventive et que cette inventivité est liée à cette prétention à l’autonomie. Mais, lorsque j’examine les domaines que j’ai plus particulièrement étudiés, monnaie et finance, il apparaît que cette prétention est source, à long terme, de conceptions erronées. Elle n’est pas tenable. C’est ma conviction personnelle. En matière financière ou monétaire, il est important de considérer les logiques économiques dans leur globalité, par exemple dans leur lien avec les croyances et représentations collectives des populations concernées. On retrouve ici l’exigence d’une approche économique contextualisée qui me semble tout à fait dans l’esprit des SES. [Applaudissements]

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