La sociologie porte sur le RSA un regard sociologique sur un sujet qui ne relève pas uniquement de cette discipline, notamment par sa dimension de gestion des politiques publiques. Ce regard sociologique s’appuie sur la pensée de G. Simmel et sur trois notions clés à relier au sujet : statut, représentations, lien social.
1. Partir de la définition que G. Simmel donne de la pauvreté
Les définitions monétaires classiques sont réductrices. Simmel part de l’idée qu’e sont pauvres ceux qui reçoivent assistance ou devraient la recevoir selon les normes sociales. A son époque, les assistés sont ceux qui ne bénéficient pas des assurances sociales, parce qu’ils sont très éloignés de l’emploi. Les pauvres posent donc la question du lien social, puisque c’est leur éloignement qui en fait des assistés. Dans les années 1980, on constate que la proportion d’assistés augmente rapidement, ce qui traduit les fissures de la société salariale. De résiduel, le pilier de l’assistance devient ou redevient important. Cette évolution suscite l’angoisse des élus locaux et des travailleurs sociaux, dépassés par le gonflement du nombre des dossiers à traiter et la difficulté de trouver des réponses administratives adaptées. Ce simple fait contribue à modifier les représentations de la pauvreté qui s’opère à l’époque. La situation des pauvres, dans leur relation aux services administratifs, les infériorise et entraîne leur stigmatisation. Le RSA, comme d’autres outils, est par rapport à cette perspective une situation nouvelle, puisque le pauvre y a la possibilité de travailler, sans cesser de recourir à l’assistance pour autant. Est ainsi créée une catégorie intermédiaire, dépourvue des avantages de l’emploi stable et des protections qui l’accompagnent tout en étant constituée d’actifs. Cette émergence marque la reconnaissance de ce que la société ne peut plus assurer à tous un emploi permettant de vivre. Il est encore bien tôt pour imaginer comment cette expérience va être perçue par les acteurs, mais on est obligé de constater que les effectifs de RSA sont aujourd’hui très inférieurs aux prévisions, ce qui peut peut-être s’expliquer par le fait que le RSA serait perçu comme un « sous-statut », dans lequel il serait dangereux de se trouver enfermé. Pauvreté disqualifiante, pauvreté intégrée et pauvreté marginale doivent être distinguées (Les formes élémentaires de la pauvreté). La situation en France semble s’approcher du premier type. Il y existe une forte angoisse, touchant jusqu’aux classes moyennes, de basculer dans une telle disqualification.
2. Comment en est-on arrivé là ?
Au moment de la création du RMI, il y avait consensus quant à l’idée d’une dette et d’une responsabilité sociale de la Nation à l’égard des pauvres, qui justifiait un effort national susceptible de faire reculer la pauvreté et favorisant leur intégration. Les choses ont bien changé depuis. Laissée à l’initiative des départements, l’insertion a été très inégalement développée. Débordés par l’afflux de Rmistes, rarement formés à l’insertion professionnelle, les travailleurs sociaux n’ont pu jouer leur rôle et de nombreux départements ont accepté que la moitié des allocataires ne signent aucun contrat d’insertion ; si bien que le pari de l’insertion a été perdu. La loi (Aubry) contre les exclusions de 1998 marque la fin de cette période. Mise en œuvre sous la pression des ONG, telles qu’ATD Quart- monde, elle propose des avancées dans la consolidation des droits des intéressés, tout en s’adressant toujours à des catégories ciblées d’exclus. Les représentations de la pauvreté, évaluées dans des enquêtes internationales, changent : les explications de la pauvreté renvoient de plus en plus à la paresse, donc à la responsabilité personnelle, et de moins en moins aux inégalités ou à l’injustice. C’est dans l’enquête de 2001 que le sentiment collectif bascule. D’autres sondages montrent une critique ou un rejet croissants du RMI à la fin des années 1990. La baisse du chômage à l’époque peut expliquer le recul des visions compassionnelles, insistant sur la responsabilité collective. La hausse du nombre des travailleurs pauvres incite également à réformer le RMI : les plus hostiles au RMI sont ces travailleurs pauvres. Dans ce contexte, les discours insistant sur la récompense du travail sont bien reçus et contribuent à renforcer la perspective du workfare, l’idée qu’il faut remettre la France au travail et en finir avec une assistance sans contrepartie.
3. Comment analyser ce dispositif ?
R.Castel parle de précariat, beaucoup envisagent l’ouverture d’une longue période de workfare. Mais d’autres auteurs montrent que l’attitude à l’égard des pauvres connaît des cycles : la compassion l’emporte dans les périodes de chômage, la remise au travail dans les périodes de croissance. Dans cette logique, la qualité de l’insertion n’est jamais prise en compte. Seul compte le fait que des emplois existent et que tout emploi améliore la situation financière des pauvres qui en bénéficient. Remarquons qu’il existe deux types de workfare : l’un, libéral, repose uniquement sur l’incitation financière au travail ; l’autre, scandinave, prend en compte la nature de l’emploi, la qualification qu’il permet, se donne pour but l’inscription durable dans l’emploi. Il y a, dans les deux cas, une forme précise de contrôle social ; mais des objectifs plus ambitieux dans le second cas et des résultats incontestables : quasi-disparition du chômage de longue durée malgré une bonne indemnisation du chômage. Incontestablement, le RSA relève du type libéral. On peut donc admettre que le RSA aide effectivement certaines personnes à améliorer leur situation financière, mais regretter qu’il organise un précariat durable et fournisse des emplois, mais pas de statut professionnel. C’est peut-être pour cela que le RSA a peu de succès. La « logique de l’honneur », qui a poussé une certaine jeunesse, souvent diplômée, à rejeter le CPE, est la même qui éloigne certains du RSA. Celui-ci est donc réservé aux franges les moins qualifiées de la population, dont la seule perspective est une « intégration disqualifiante ».
Discussion
Quid de la loi de 1998 ? Réponse dans le texte. Le RSA est-il uniquement une pièce maîtresse du workfare ? Le RSA distingue deux catégories de pauvres, stigmatisant encore plus ceux qui ne pourront pas enter dans le dispositif. Quelle place pour ces questions dans les programmes d’enseignement ? Y réfléchir éveille les élèves à une certaine conscience politique, ce qui est certainement une mission des SES. Les ressources et notamment les pensions : responsabilité indiv, quelle importance quantitative ? Les textes sont générateurs de pagaille, de complexité bureaucratique. Les CAF ont du mal à faire face. Quelle qualité de l’emploi ? Une réflexion a été menée à la fin des années 1990. Mais elle n’a jamais été mise en avant en France au niveau politique, où cette dimension est totalement ignorée. Ne faut-il pas choisir si le RSA améliore ou si ses inconvénients sont pires que ses acquis ? D’autres dispositifs, tels que l’allocation logement, ne sont pas si stigmatisants. Est-ce une fatalité ? Pourquoi le RSA serait-il plus « déshonorant » que le RMI ? Une politique sociale qui dure se banalise. Le statut de RMIste est aujourd’hui rendu plus acceptable par l’habitude, surtout pour ceux qui disposent de ressources intellectuelles. Il se peut qu’il en soit de même avec le RSA. Mais c’est un statut qui enferme. Qui peut se mobiliser sur ces questions ? Les enquêtes européennes indiquent un effet de génération important : les anciens sont les moins favorables à des réformes traitant mieux ces populations ; alors que les jeunes y sont plus sensibles.
