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Le nouveau programme de terminale SES et la croissance économique (Revue de presse)

Le Monde.fr | 18.07.2012 à 09h37


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Par Michel Sourrouille, professeur de sciences économiques et sociales

Que vont apprendre en 2012-2013 les élèves de Terminales économiques et sociales (ES) avec le nouveau programme ? Des mots horribles comme fluctuations économiques, crise, dépression, déflation, soutenabilité faible, etc. C’est la marque d’une rupture avec des programmes centrés jusqu’à présent sur la croissance économique. En fait cette matière relativement nouvelle est née en 1965 pour les secondes, donnant le jour en juin 1968 au premier bac B, ancêtre du bac ES. La création de ce bac, qui s’ajoutait aux bac philosophie, mathématique et sciences expérimentales, fut le fruit d’une longue controverse entre des normaliens ouverts sur les réalités globales du monde contemporain et les Inspecteurs généraux de l’enseignement technique. Les épreuves du premier Capes de Sciences Economiques et Sociales sont passées en décembre 1969. On peut résumer en une phrase la finalité de cet enseignement : "Conduire à l’intelligence des économies et sociétés d’aujourd’hui et intégrer cette acquisition à la formation générale des élèves". Il est donc normal que cette matière évolue en même temps que la société. Voyons la prise en compte de la dualité croissance/crise par les programmes officiels au cours des années.

Le programme était centré à l’origine sur un monde séparé en trois blocs, les pays capitalistes développés, les pays socialistes et les pays du Tiers Monde. Le choc pétrolier de 1973 a introduit un chapitre sur "la crise". Ce qui fait que le programme est devenu au début des années 1980 "étude de la croissance et des crises tant dans les pays industrialisés que dans les économies socialistes et le Tiers Monde". Avec le contre-choc pétrolier de 1986, le ton devient plus neutre en 1987 : "Les transformations économiques et sociales". Le Tiers Monde devient comme par magie "pays en voie de développement". Mais le terme croissance n’apparaît pas, sauf dans la dénomination "croissance des entreprises". On s’en tient encore aux crises, leurs différents aspects, les politiques de lutte contre la crise. C’est seulement en 1995-1996 qu’il y a un premier basculement. Un pan du programme s’intitule "les facteurs économiques de la croissance et du développement", mais on conserve encore un chapitre "Crises, régulation et dynamique du développement".

C’est en 1999 que la notion de crise disparaît avec un nouveau programme restructuré autour de ce questionnement économique : travail et emploi... investissement, capital et progrès technique... Ouverture internationale et mondialisation. On s’interroge sur les relations entre croissance, développement et changement social, exit l’existence possible d’une crise. On a complètement oublié qu’en 1972 un rapport bien documenté avait statistiquement démontré les limites de la croissance.

En 2003, le tiers du programme est consacré à l’accumulation du capital et l’organisation du travail en lien bien sûr avec la croissance économique. Dans l’index des manuels, le mot crise n’apparaît plus, sauf sous des forme particulières comme "crise de l’Etat-providence". La notion de cycle économique a aussi disparu corps et bien alors que c’était autrefois un élément fondamental de l’enseignement. Les sujets de bac sont tous centrés sur la notion de croissance.

C’est pourquoi le programme en application pour 2012-2013 constitue un véritable bouleversement. La partie sciences économiques s’intitule "Croissance, fluctuations et crise". Après "les sources de la croissance", on s’interroge "Comment expliquer l’instabilité de la croissance". Les notions de dépression et déflation sont explicitement au programme. Dans Economie et développement durable, les deux sous-titres abordent la question écologique : La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ? Quels instruments économiques pour la politique climatique ? Un manuel va encore plus loin avec la présentation du courant décroissant...

Un autre manuel donne pour exemple de sujet de dissertation : La recherche d’un développement durable implique-t-elle l’arrêt de la croissance ? L’enseignement donné aux lycéens nous paraît bien en avance par rapport à la politique gouvernementale actuelle, arc-boutée sur le croissancisme. Le mot "rigueur" reste interdit en France, d’autant plus que la colonne vertébrale du candidat à la présidentielle maintenant élu, François Hollande, reposait sur la volonté de croissance. Non seulement cette volonté s’est déjà heurtée au choc de l’endettement, mais elle n’a pris en considération ni le réchauffement climatique, ni la descente énergétique qui va suivre la raréfaction des ressources fossiles. Puisse la modification des programmes de SES être le signe d’une meilleure perception de nos réalités contemporaine, un regard plus soucieux des générations futurs que de la protection du pouvoir d’achat actuel.

Michel Sourrouille, professeur de sciences économiques et sociales

Commentaire :

oui il est bienvenue que les programmes de SES s’intéressent à nouveau à la crise, encore faudrait-il que cela soit fait de façon pluraliste ! En effet, les causes de la crise sont réduites à des "chocs de demande ou d’offre", c’est-à-dire des causes uniquement exogènes. Exit donc les contradictions internes de l’accumulation du capital... Mais c’est vrai, cela obligerait à évoquer Karl Marx et le capitalisme (et autres régulationnistes ou institutionnalistes) pour offrir un tableau pluriel et passionnant des interprétations des crises.(http://cache.media.eduscol.educatio...)

Quant à l’interprétation des sources de la croissance et du développement, elles sont enfin pleinement introduites, mais là encore, le positivisme et la naïveté de la présentation sont patentes : la croissance endogène n’est pas présentée comme une avancée théorique mais comme une réalité réifiée sans débats : les acquis des courants hétérodoxes (non cités) pillés par les nouvelles théories de la croissance passent pour des progrès propres des premiers modèles de croissance (exogènes)... sans plus aucune enjeu de domination... Le monde des bisounours ! (où l’article de Rodrik recommandé par le MEN réduit la crise des années 1980 des pays sous développés à une inadaptation de leurs institutions face à des chocs exogènes ! http://www.imf.org/external/pubs/ft...)

Quant à l’arrêt de la croissance et les questionnements sur les finalités de cette dernière, ce n’est bien que dans des manuels de SES (et non dans le programme officiel) que Michel Sourouille a pu les rencontrer !

Marjorie Galy

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales