articles de la même rubrique

Il faut enseigner la sociologie au lycée (Revue de presse)

Le Monde 27.03.10


A lire aussi sur lemonde.fr

par Jean-Paul Lebel, Agrégé de sciences sociales

Les Sciences Économiques et Sociales ont été l’une des pierres d’achoppement de la réforme du lycée. Aujourd’hui, les arbitrages ont été rendus, mais la réflexion sur les programmes de première et terminale n’a pas encore abouti. Il est donc encore temps de plaider pour que la sociologie se voie accorder une place à la hauteur des enjeux.

Il n’échappe maintenant plus à personne que les SES sont une discipline d’enseignement général (même s’il reste nécessaire d’insister sur cette épithète) associant différents champs des sciences sociales, et en particulier l’économie et la sociologie. Il a beaucoup été dit des prétendues insuffisances de l’enseignement de l’économie au lycée, quelques critiques opportunes, mais aussi beaucoup d’approximations, d’erreurs et de contre-vérités qui n’ont pas contribué à grandir ceux qui les ont énoncées. Mais de la sociologie, rien. Comme si elle n’était qu’accessoire, comme si elle n’avait d’autre fonction que cet autre regard, certes nécessaire, mais finalement secondaire, sur les considérations fondamentales tirées de l’analyse économique des comportements humains. Nous voulons au contraire soutenir ici la centralité de la sociologie dans l’enseignement des SES.

Il nous faut tout d’abord lever une ambigüité. On présente en effet souvent les sciences sociales comme des sciences de la société. C’est oublier (ou méconnaitre) que les sciences sociales ne sont point sciences de la société, elles sont sciences de l’Homme. C’est induire dans l’esprit des lycéens l’idée que la société est un objet extérieur à eux-mêmes dont ils ont à intérioriser les « mécanismes » et les « fonctions » principales sur lesquels ils n’auraient par ailleurs aucune prise. C’est prétendre (ou du moins sous-entendre) qu’il serait possible de dégager des « lois sociales » similaires aux lois de la physique. Nous n’enseignons pas la sociologie uniquement pour que les élèves comprennent la société dans laquelle ils vivent (et donc, s’y adaptent en se conformant à ses règles), mais aussi, et surtout, pour leur apprendre à se connaître eux-mêmes, à se connaître comme sujet social et non comme objet socialement déterminé. Il est vrai que nous (les professeurs de SES) avons largement contribué à cette image de la sociologie en insistant sans doute trop sur les déterminismes sociaux (il n’est qu’à lire, dans les manuels, les chapitres sur les « fonctions » de la famille, ou sur les « mécanismes » de la socialisation), et pas assez sur les conditions de l’émergence, dans l’histoire comme dans les théories, du sujet social comme producteur de sa propre vie. À ce sujet, il est urgent de se déprendre de l’idée selon laquelle la sociologie se réduirait à un débat manichéen entre déterminisme et individualisme...

Il faut reconnaître que l’entrée dans la sociologie, en classe de première (la sociologie en classe de seconde n’étant qu’embryonnaire), n’est pas chose facile. Nous sommes confrontés, toutes proportions gardées, à un dilemme similaire à celui de la philosophie en classe de terminale : faut-il entrer par les objets (sociologie de la famille, du travail, des organisations...), par les paradigmes (holisme, individualisme, interactionnisme, fonctionnalisme...), ou par les auteurs ? Le danger n’est alors jamais loin de caricaturer quand on souhaiterait simplifier, de présenter des oppositions comme irréductibles quand il faudrait mettre en évidence la richesse des approches — mais le temps manque — contribuant ainsi à entretenir l’idée que les théories s’annulent les unes les autres et ne valent finalement que ce que chacun souhaite y mettre. La sociologie, qui est aussi une science du vivant, s’accommode assez mal des postures figées et des dogmes gravés dans des marbres vieillissants. S’il en est un fil conducteur, c’est bien celui de la diversité dynamique de théories dont l’objet se modifie sous l’effet même de la diffusion des connaissances le concernant. Saisir — et faire saisir — ce mouvement perpétuel est l’une des difficultés majeures de la discipline en même temps que son principal attrait.

Il faut reconnaître aussi que la sociologie dérange. Elle dérange le pouvoir entendu non seulement au sens réducteur du pouvoir politique, mais au sens général du pouvoir qu’exercent les groupes sociaux détenteurs des valeurs et des titres sociaux (matériels ou symboliques) dont ils souhaitent conserver le monopole. « La sociologie, écrit Touraine, est nécessairement contre le pouvoir, pour la simple raison que le pouvoir est nécessairement contre elle. »(1) La sociologie n’est pas une science de l’ordre. Elle est une science du mouvement qui ne peut être que contestation de l’ordre. Elle est science des remises en cause et des dévoilements. Elle dérange tous ceux qui ont intérêt à ce que les choses restent en l’état. En ce sens, elle est une science de la liberté et de l’émancipation, à l’instar de la raison qui libéra jadis l’homme des carcans de l’obscurantisme et des superstitions (ou du moins contribua à le faire, tant l’ouvrage reste indéfiniment sur le métier...). On comprend qu’on aimerait que l’enseignement de la sociologie se bornât à l’énoncé des « règles » de la vie en société, à l’analyse des mécanismes qui en permettent le « bon » fonctionnement et à l’étude des institutions qui en forment l’armature... Ce dont on ne saurait se satisfaire dès lors que l’école souhaite conserver sa fonction émancipatrice, son rôle formateur de l’homme, de l’adulte et du citoyen dans la pleine maîtrise de ses prérogatives.

La sociologie est subversive en ce qu’elle soumet à la question les certitudes les plus établies qu’elle traque les fausses évidences et les conclusions hâtives. La sociologie est subversive, et c’est précisément la raison pour laquelle elle doit être enseignée, sauf à renoncer à l’idée que les hommes et les sociétés qu’ils forment ensemble ont la capacité de se produire eux-mêmes, qu’ils sont et doivent être à tout instant maîtres de leurs destinées, individuelles et collectives. Il faut enseigner la sociologie parce qu’elle est l’un des outils par lesquels les lycéens peuvent (au moins partiellement) s’approprier leur temps, maîtriser les débats auxquels leur génération devra se confronter et construire en conséquence la société à laquelle ils aspirent et qui n’est pas forcément celle qui leur aura été léguée. Science de l’Homme, la sociologie est également science des rapports sociaux. Elle interroge nos structures et nos hiérarchies, les valeurs qui les légitiment et la façon dont les conflits participent à leur transformation. Elle s’intéresse ainsi aux grandes questions engageant l’avenir de nos démocraties : travail et intégration sociale, équité et justice, méritocratie et discrimination positive, inégalités et différences, concurrence et solidarités... Qui oserait soutenir que ces thèmes devraient être absents de l’enseignement secondaire ?

Il faut enseigner la sociologie parce qu’elle est mère de l’action, de l’engagement dont on nous dit qu’il fait si cruellement défaut, en ces temps où l’abstention interroge notre capacité à nous saisir de notre propre destinée.

Il faut enseigner la sociologie parce qu’elle offre à nos élèves les outils d’une citoyenneté éclairée.

(1) Alain Touraine, Production de la société, Éditions du Seuil, 1973.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales