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De la pertinence de l’enseignement de l’économie (Revue de presse)

Le Monde (supplément Economie) du 4 mars 2008


Le Monde, édition du 4 mars 2008

De la pertinence de l’enseignement de l’économie

Les manuels et les cours prodigués au lycée et à l’université sont l’objet de critiques virulentes, mais infondées

La question de la pertinence, de la cohérence et surtout de l’utilité de l’enseignement de l’économie en France revient régulièrement sur le devant de la scène. L’ancien premier ministre Michel Rocard - ndlr : de mai 1988 à mai 1991 - soulignait " l’inculture économique de la France en général ". Une enquête, réalisée par le Conseil pour la diffusion de la culture économique en 2004, précisait pourtant qu’" une petite majorité de Français (52 %) déclare comprendre les sujets économiques abordés dans les médias ".

Dans la langue française, l’économie est un terme qui désigne la vie et la réalité des entreprises, des salariés, des marchés, de l’action publique. Ses bases sont enseignées dans le secondaire et ses spécialisations dans le supérieur.

L’enseignement des sciences économiques et sociales (SES) dans les classes de lycée n’a jamais prétendu constituer une nouvelle science (ou discipline) comme l’affirment aujourd’hui certains. Dans les collèges et les lycées, l’enseignement de SES pratiqué depuis plus de quarante ans participe d’une manière indispensable à la formation des citoyens, conduit à la connaissance des mécanismes économiques qui régissent nos sociétés et assure la formation d’un esprit expérimental. Bien que les programmes soient trop vastes et trop ambitieux, le contexte actuel de fortes mutations internationales rend cet enseignement plus nécessaire, plus stratégique. L’objectif est de sensibiliser les élèves aux réalités, aux raisonnements et aux données économiques. Cela relève d’une préparation éclairée à la vie professionnelle. Il s’agit aussi d’intégrer l’idée que, dans une société démocratique, les individus sont interdépendants. A l’université, la grande majorité des étudiants des facultés de sciences économiques et de gestion ne se destinent pas à une carrière d’économiste ; ceux des instituts universitaires de technologie, des écoles de commerce ou des instituts d’administration des entreprises qui suivent des cours d’économie feront, dans leur immense majorité, des carrières dans l’entreprise ou l’administration. L’enjeu pour les étudiants est de se former non pas à l’économie, mais par l’économie ; donc de développer des techniques d’analyse, d’être capables d’intégrer une lecture pertinente de l’environnement économique, afin d’être en situation d’évoluer professionnellement tout au long de la vie active. Sans cette formation à l’économie il manquerait aux formations de gestion et d’autres une dimension cruciale d’analyse et de compréhension globale.

Les initiatives visant à sensibiliser les lycéens aux formations en économie se multiplient : mise en place d’outils pour aider les étudiants comme le " bureau virtuel ", fort accroissement des stages en entreprise, organisation de dialogues entre un économiste, professeur d’université, avec des classes de lycéens, accueil de lycées en cours à l’université pendant un mois.

En économie les ressources en ligne sur Internet sont d’une incroyable richesse ! Le problème est plutôt aujourd’hui d’aider ceux qui recherchent des informations en développant des portails (c’est l’objectif par exemple de www.touteconomie.org). Actuellement se met en place à Lyon un projet de Journées de l’économie (20, 21 et 22 novembre 2008) qui permettra à un très large public de participer à des conférences débats et à de multiples animations organisées pour confronter les approches des chercheurs, chefs d’entreprise, acteurs sociaux, responsables politiques et journalistes économiques sur les thèmes qui aujourd’hui font débat. Alors, pourquoi y a-t-il autant de critiques concernant l’enseignement de l’économie aujourd’hui ? Les manuels du secondaire sont accusés de ne pas faire une juste place au marché et à l’entreprise ; les formations universitaires sont stigmatisées parce qu’elles ne prépareraient pas à entrer dans la vie active... Ces critiques, qui laissent penser à un immobilisme de l’enseignement, ne résistent pas à un examen sérieux. Les professeurs de lycée, que l’on dit développer un enseignement d’un autre âge fondé sur des manuels qui entretiendraient une vision du monde décalée, voire biaisée, sont ceux qui utilisent les ressources de l’information économique en mobilisant l’analyse des données statistiques, en développant des sites Internet nationaux (http://ses.ens-lsh.fr/) et académiques, en publiant des revues contribuant à l’actualisation des connaissances des enseignants (Idées et Ecoflash), en participant à des stages en entreprise.

La vraie question est de savoir qui va définir ce que l’on doit enseigner. Le contenu va-t-il être soumis aux divers groupes de pression ? S’agissant des connaissances, c’est aux économistes universitaires de dire quels sont les savoirs suffisamment consensuels et utiles. Les changements intervenus dans la diffusion des savoirs et la pédagogie doivent être pris en compte lorsqu’on décide d’évaluer la pertinence de l’enseignement de l’économie en France. Certes de nombreux progrès restent à faire, mais il est temps d’abandonner le terrain des critiques stériles, des procès d’intention et des jeux de lobby pour que puisse s’affirmer une réflexion positive et sereine, indispensable à la mobilisation des énergies dans un domaine ou de multiples acteurs doivent collaborer.

WLADIMIR ANDREFF, DIDIER LAUSSEL ET ANDRÉ TIRAN.

Wladimir Andreff est président de l’Association française de sciences économiques. Didier Laussel est président du Comité national des universités, section économie. André Tiran est président de la conférence des doyens et directeurs des facultés de sciences économiques et de gestion.

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