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Une rumeur journalistique : Michel Rocard et la "catastrophe ambulante"

Par Thierry Rogel, Professeur de SES (janvier 2008)

UNE RUMEUR JOURNALISTIQUE : MICHEL ROCARD ET LA « CATASTROPHE AMBULANTE »

Les annonces récentes de journalistes concernant l’enseignement des « sciences économiques et sociales » commencent presque toutes par la référence aux propos de Michel Rocard traitant celui ci de « Catastrophe Ambulante », propos précédant de quelques jours sa proposition d’étendre l’enseignement des « sciences économiques et sociales » en collège. Ce curieux paradoxe peut s’expliquer car si Michel Rocard a bien utilisé l’expression de « catastrophe ambulante », ce n’est pas en parlant de l’enseignement actuel des sciences économiques et sociales. Il n’en reste pas moins que la formule a fait florès. Il faut donc revenir sur l’origine de ce qui finalement se révèle être une rumeur.

(tous les propos rapportés ici peuvent être lus ou écoutés sur le site internet de l’Apses).

Voici, par exemple, comment cette expression est reprise dans la présentation du grand débat de BFM :

ANIMATEUR Bonjour Marjorie … L’enseignement de l’économie est une « Catastrophe Ambulante » responsable du blocage du dialogue social en France, c’est du verbatim. Marjorie ?

MARJORIE P. C’est une petite phrase de Michel Rocard, elle date du mois de décembre lors des auditions de la commission sur la revalorisation du métier d’enseignant dont Michel Rocard est membre. Un bonnet d’âne décerné aux professeurs de sciences économiques et sociales qui se sont vivement émus des propos de l’ancien premier ministre à tel point qu’il a du revoir sa copie. Il s’est donc excusé la semaine dernière en expliquant qu’il ne visait pas les enseignants mais leur matière.

A écouter les journalistes, on a le sentiment que Rocard a reculé sous la pression d’un rapport de forces mis en place par les enseignants. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé. Revenons à l’origine des propos, lors de l’audition de monsieur Bernard Thomas, inspecteur de l’ Education Nationale, par Michel Rocard le 7 Décembre 2007 :

Michel Rocard : « Vous avez terminé votre propos… enfin pas tout à fait… l’avant dernier paragraphe concernait l’enseignement de l’économie. Je m’étais demandé avant si le processus que vous proposez n’était pas une manière de contourner les dégâts abominables qui résultent pour la société française de la quasi-absence et surtout de la dérive de l’enseignement de l’économie ou du moins du peu qui en est fait. Puisque apparemment cet enseignement est assez largement fait pour dégoûter les élèves de la libre entreprise, du marché, de l’entreprise elle-même et de pas mal d’horreurs. Tout ça qui est assez stupide et qui est un des constituants du blocage dans sa forme d’aujourd’hui… il est vieux le blocage mais il se renouvelle dans ses motivations… du blocage du dialogue social dans notre pays. » (source : http://www.apses.org/spip.php?article928)

Le constat semble sans appel : les professeurs d’économie (sous entendu de « sciences économiques et sociales ») dégoûtent les élèves de la libre entreprise, du marché, de l’économie,…et sont responsables du blocage du dialogue social en France. Mais la suite va nous étonner :

M. Rocard : « C’est en tant que consommateur de civisme que je me plains beaucoup de l’absence d’éducation économique en France. Mais ma vérité à moi c’est que je n’y connais rien. Combien d’heures y’a-t-il ? Dans quels types de classe par an ? Comment sont formés ces profs ? »

Monsieur Rocard émet des critiques carrément destructrices à l’égard des professeurs de SES mais finalement, avoue ne rien connaître au problème. Cependant, nous ne sommes pas au bout de nos surprises :

Je me souviens… c’est en 1967 que j’ai quitté l’administration pour entrer dans la politique qui était agitée… enfin peu importe… je suis devenu permanent d’un petit machin qui a grandi… Ma dernière mission administrative était une participation à l‘équipe nommée par le ministère des Finances pour discuter avec le ministère de l’Education nationale sur comment introduire de l’économie qu’il n’y avait pas du tout dans les programmes à l’époque. Et la première décision dont nous avons eu connaissance en réponse à nos propositions c’est qu’il n’y aurait pas de création d’un corps nouveau et qu’on en chargerait les professeurs d’histoire et géographie. Toute l’équipe des finances a baissé les bras et dit que c’était foutu et nous avons interrompu notre collaboration avec le ministère de l’Education nationale « puisque vous êtes si calés » voilà. J’ai l’impression qu’on n’est jamais sorti de cette catastrophe ambulante.

Voilà le fameux « catastrophe ambulante » que tous les journalistes ont repris. Mais que désigne cette expression ? L’état dans lequel Monsieur Rocard a laissé le projet de mise en place d’un enseignement de l’économie en 1967 ! De plus, monsieur Rocard précise bien qu’il a l’impression qu’on n’est pas sorti de là, alors même que, deux minutes avant, il avouait ne rien connaître au problème. Face à la vague de courriels envoyés par les professeurs de SES, monsieur Rocard adressa une lettre dont voici quelques extraits :

Michel Rocard "nous" répond... Avec l’autorisation de Michel Rocard - jeudi 13 décembre 2007 Mesdames et Messieurs les Professeurs d’Economie Le 12 décembre 2007-12-12 Vous êtes nombreux à m’avoir envoyé des e-mails pour protester ou vous indigner des propos que j’ai tenus à l’occasion d’une réunion de la Commission présidée par Monsieur Marcel Pochard et chargée de faire rapport sur les conditions d’exercice du métier d’enseignant. Vous avez raison et en plus je vous remercie de la masse d’informations que j’ai reçues de vous tous à cette occasion et que je n’avais pas (…) A travers une critique d’insuffisance à laquelle je me livrais, qui ne vous vise pas vous mais bien davantage les fabricants d’horaires et de programmes, j’exprimais en fait une forte demande d’intensification de l’effort de l’éducation nationale en matière d’économie. (…) J’ai eu le grand tort, et je ne saurais trop m’en excuser auprès de vous tous, d’incorporer à cette apostrophe le mauvais souvenir que j’ai gardé de quelques conversations d’il y a deux ou trois ans avec quelques élèves en fin de scolarité secondaire qui avaient hérité de leur courte fréquentation de l’économie une vision dont le degré d’abstraction et de dogmatisme était interdictif de toute utilisation dans la pratique sociale. (source : http://www.apses.org/spip.php?article949)

Voilà donc d’où vient la « catastrophe ambulante » : un « coup de sang » à la suite de souvenirs vieux de quarante ans et de conversations avec deux ou trois élèves, coup de sang appuyé par les informations fausses d’un haut fonctionnaire. Et le mal est fait ! l’information circule comme une affirmation sérieuse, émise par un responsable sérieux dans le cadre d’une institution sérieuse. La rumeur, la « machine médiatique » et l’excès de confiance font leur travail de « rouleau compresseur »

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