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Stéphane TULET, MCF à Sciences Po Paris analyse le projet de programme de SES

1 février 2010


Dans un article récent (Les Echos, 01/02/2010), Anne Perrot, Elie Cohen, Christian de Boissieu, Jean-Hervé Lorenzi et Jean-Louis Mucchielli commentent les nouveaux programmes de « Sciences économiques et sociales » et de « Principes fondamentaux d’économie et de gestion » de seconde. Il se réjouissent de ce que « l’économie passe du statut d’option à celui d’obligation », et que les nouveaux programmes invitent les élèves à « raisonner en économiste, [ce qui] est montrer qu’au-delà des débats et des divergences, il existe entre [économistes] un langage commun, une « boite à outils », utilisée de Pékin à New York et qui n’est ni de droite ni de gauche » et qui serait articulé « autour de la grammaire de base de notre discipline ». Ils soulignent ensuite l’accessibilité de ces programmes et leur caractère concret, pour pointer enfin leur perfectibilité, hélas sans plus de détails.

Ces nouveaux programmes – présentés comme aussi rigoureux que conviviaux – auraient donc pu convenir autant aux chercheurs universitaires en économie qu’aux enseignants du secondaire. Pourtant, ils ont été très mal accueillis par ces derniers. Pourquoi ?

D’abord, parce qu’en soulignant que les nouveaux programmes ne seraient « ni de droite ni de gauche », on reproche explicitement – et de manière inacceptable – à l’ancien enseignement d’avoir été partisan. Ce qu’il n’était pourtant pas, articulé autour de cinq thèmes aussi inévitables dans leur contenu que prudents dans leur formulation (famille, emploi, production, consommation, revenus), et dont le traitement s’interdisait toute référence théorique, inaccessible à un élève de seconde. En revanche, les nouveaux programmes ne peuvent se prévaloir d’une telle neutralité car il sont centrés sur des thématiques aussi théoriquement orientées (prix d’équilibre, raisonnement à la marge, capital humain) que scientifiquement datées (la théorie de l’équilibre fondée vers 1870) sans même que soient évoqués les développements récents de la science économique depuis 50 ans (rationalité limitée, théorie des jeux, raisonnement en incertitude,...). Normal direz-vous, ceci n’est que difficilement abordable, même lors des premiers cycles universitaires ! Mais pourquoi alors proposer – voire infliger – une telle approche de l’économie à des lycéens de 15 ans ? Alors même que ces notions ne figurent pas explicitement dans les programmes de préparation aux concours des Grandes Écoles de commerce ! J’indique en outre que lorsque Sciences Po a engagé une refonte similaire (mais justifiée dans son contexte) de l’enseignement d’économie de premier cycle en 2007, les enseignants – dont j’étais – ont observé les difficultés que des étudiants pourtant triés sur le volet ont rencontrées. Qu’en sera-t-il d’adolescents à peine sortis du collège ?

Ceci est d’autant plus incompréhensible que l’approche privilégiée par le précédent programme était systématiquement concrète et accessible : comment parler de la famille sans statistiques, ni référence aux enjeux de société qui la traversent ? Comment évoquer l’emploi sans traiter du chômage, des délocalisations, mais aussi de l’innovation, des carrières, de l’orientation des garçons et des filles ? Comment traiter de la production sans traiter de tous les aspects de l’entreprise, de ses objectifs, de ses formes, de son organisation ? Comment traiter de la consommation sans parler des prix, des revenus, et de leur répartition ? Autant de thèmes essentiels qui disparaitraient si les nouveaux programmes étaient validés en l’état, alors que leurs soit-disant avancées n’en sont guère : pour ne citer qu’un exemple, la nouvelle « boite à outils » pose comme centrale la notion d’élasticité, qui pourtant était systématique requise pour traiter des liens entre consommation et prix ou revenus !

Ensuite, ces nouveaux programmes sont contestés parce qu’ils visent à transformer les « sciences économiques et sociales » en tout autre chose que ce qu’elles doivent être. Rappelons que les SES sont une discipline scolaire – et non une science – enseignée dans un lycée largement démocratisé. Elle insiste sur l’accessibilité des savoirs, et elle part des questions que se posent des élèves aux profils très variés, en leur apportant des réponses scientifiquement validées. Elle valorise le croisement des regards des différentes sciences sociales, qui ne se résument pas celui que porte l’économie, mais le complètent. En cela, elles n’ont pas à inviter les élèves à « raisonner en économiste » plus qu’en sociologue, en historien ou en politologue. Mais simplement à leur faire comprendre que la réalité est plus complexe que ce qu’en dira jamais un seul et unique point de vue, qu’il soit syndical, patronal, gouvernemental ou financier... Serait-ce trop ambitieux que d’inciter de futurs citoyens, consommateurs et producteurs à porter le regard sur d’autres cultures que la leur, à tirer parti des apports de toutes les sciences sociales, pour mieux vivre, mieux produire et mieux innover ?

C’est pourquoi la majorité des professeurs de sciences économiques et sociales, relayés par de nombreux universitaires, doutent que ce programme soit une avancée. Pas parce qu’il serait de gauche ou de droite. Pas parce qu’il serait inapplicable. Pas parce qu’il serait abstrait. Mais simplement parce qu’il n’apportera en rien un meilleur niveau de connaissance en économie aux Français...

Stéphane TULET Professeur agrégé de sciences économiques et sociales Maitre de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris

commentaires (1 message)


  • Stéphane TULET, MCF à Sciences Po Paris analyse le projet de programme de SES 2 février 2010 00:46, par Alain Beitone

    Mais oui bien sûr ! Les anciens programmes "s’interdisaient toute référence théorique". Et l’approche en était "concrète et accessible". Et depuis des années l’APSES nous affirme qu’il n’y a pas de débat épistémologique et didactique en SES ! Quant à l’élasticité, depuis que le projet de programme est paru on nous explique qu’elle est inenseignanble en seconde. Et voilà qu’à présent elle était "systématiquement requise" par l’ancien programme. Comprenne qui pourra !

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